REFLEXION § Urbs, Networks, Civitas et Appropriations

Appropriations des Espaces Publics dans les Villes Contemporaines

Projet de recherche

De nombreux travaux de recherche ont été produits sur le thème de la relation qui s’est créée entre les réseaux d’internet (Bayard, 2010) et les villes. Ainsi sont nés de multiples vocables, chacun émanant d’un point de vue particulier, tantôt sceptique, tantôt enthousiaste, parfois totalisant, rarement neutre (Jeannenet in Mathien, 2005 : 67) : « ville interactive » (Wachter, 2010), « ville digitale », « ville numérique », « urbanité numérique » (Boullier, 1999), « cyber-city », « linked city » (Sassen, 2002) ou « computing platform » (Yoo, 2011). Ces vocables, quoi que ne décrivant pas tous les mêmes caractéristiques, nous permettent de comprendre que les réseaux d’internet ont depuis plusieurs années influencés les regards portés sur la ville, ses conceptions et ses pratiques. Récemment, les technologies portables ont généré l’introduction d’interfaces mobiles entre les réseaux d’internet et leurs usagers au sein même des espaces publics (Hosser, Magdalena, 2005 : 21). Adriana de Souza e Silva et Jordan Frith ont montré que cette introduction ne s’était pas accompagnée d’un changement radical de comportement des usagers de la ville, mais plutôt d’une augmentation de la « gamme d’activités personnelles et privées qui peuvent être accomplies dans l’espace public » (2012 : 188). Dans le même temps, de nombreux projets utilisant ces mêmes interfaces ont vu le jour, visant à créer des plates-formes publiques d’échange et de partage entre les différents usagers de l’espace urbain (Glow, Smart Map, ConnectiCity, Sekai Camera, etc.). D’autres projets utilisent simultanément l’espace public tangible et le virtuel pour en donner une autre lecture (Shepard, 2011). D’autres encore, trouvent à travers les réseaux d’internet un moyen de diffusion de leurs actions dans la ville (Lizinteruptus, OakOak, Mentalgassi, etc.). Dans ce spectre extrêmement étendu de relations possibles ou réalisées entre les pratiques de la ville et celles des réseaux d’internet, nous faisons l’hypothèse que certaines sont des tentatives, individuelles ou de groupe, temporaires ou plus pérennes, d’attribution de sens à une partie de l’espace public. Ces attributions de sens pourraient être nommées « appropriations » (Hossard, Magdalena, 2005 : 23). C’est à partir d’une analyse de certaines de celles-ci, notre corpus restant en partie à définir, que notre recherche visera à répondre à la problématique suivante : L’émergence des réseaux d’internet dans les espaces publics de la ville s’est-elle accompagnée d’une hybridation des pratiques d’appropriations de ces espaces ? Ainsi nous intéresserons nous aux lieux et méthodes de ces appropriations, à la perpétuelle création « d’espaces communs » (Biase, Coralli, 2009).
Les réseaux d’internet proposent-ils d’autres points d’entrées à l’expérience urbaine ? Si tel est le cas, ils modifieraient alors la perception des villes par chacun et questionneraient ce qui pouvait faire consensus dans leur définition. Chaque individu possède sa propre expérience de la ville ou des villes dont il est l’usager, expérience à laquelle serait venue s’ajouter, de manière hétérogène dans la population, celle de la ville sur les réseaux d’internet : chacun devenant porteur, aujourd’hui quasiment au sens propre avec les terminaux mobiles, de son espace urbain personnalisé. Doit-on remettre en question l’idée d’une réalité partagée sur l’espace public comme résultat de l’interpénétration de réalités individuelles ? L’espace public est-il « réellement » augmenté ? Les transformations des villes contemporaines sont-elles corrélées à des transformations dans les pratiques des espaces publics par leurs usagers ? Telles sont les questions qui seront abordées dans cette thèse autour de trois axes principaux :

– Les composants de l’espace public : dans leur travail sur les espaces de transport, Isaac Joseph, Dominique Boullier et Vincent Guilleudeux décrivent l’espace public comme une « juxtaposition d’espaces, de systèmes de régulations et de systèmes d’informations » dont la continuité est introduite par ses usagers. Ces derniers apporteraient l’instrument de « construction de la réalité » d’un « espace morcelé » (1993 : 212). Notre hypothèse est d’ajouter à cette juxtaposition un espace virtuel individualisé dont l’importance aurait été amplifiée par les réseaux d’internet introduit dans la ville. Ainsi, les espaces publics des villes contemporaines répondraient en tout point au troisième principe de l’hétérotopie décrite par Michel Foucault : « le pouvoir de juxtaposer en un seul lieu réel plusieurs espaces, plusieurs emplacements qui sont en eux-mêmes incompatibles. » (Foucault, 2008 : 1577). S’il se montre pertinent, comment définir ce nouveau composant ?

– La planification et la spontanéité des pratiques de l’espace public : les relations entre villes et réseaux d’internet ne peuvent pas être, et ne pourront probablement jamais, être considérées de manière homogène dans l’espace public. Notre hypothèse est d’en distinguer deux catégories : les premières étant des relations planifiées, ou construites, et peuvent être identifiées au travers de leurs infrastructures – accès gratuit aux réseaux d’internet (Hampton, 2010) et autres dispositifs d’interaction (par ex. le « mobilier urbain intelligent » à Paris) – ou de la communication qui est produite pour les promouvoir (par ex. la campagne « restons civils » de la RATP). Les secondes sont des relations spontanées, des processus discursifs, résultantes des pratiques des usagers des espaces publics. Si cette distinction se montre appropriées, quels points de rencontre peuvent exister entre ces deux catégories de relations ?

– Les règles de partage de l’espace public : Les espaces publics imposent généralement à leurs usagers l’établissement d’un consensus autour des possibilités de leurs appropriations par chacun. Ces dernières sont tantôt décrites ou encadrées par des règles, tantôt font l’objet d’accords tacites (Goffman, 1973 ; François, 2011). Des « contraintes spatiales que la société urbaine a généré, qui interdisent l’action sur l’espace habité », de ce « mutisme spatial » (Bonnin, à paraître), sont nées de nouvelles pratiques visant à des appropriations temporaires ou permanentes des espaces publics : les BetterBlocks, GuerrillaGardening et autres ParkingDay dont les terminaisons peuvent laisser penser, souvent à tort, que ces appropriations ont d’abord été pensées pour se diffuser sur les réseaux d’internet. Celles-ci s’adaptent, contournent ou transgressent les règles des espaces publics dans lesquels elles s’inscrivent. Lorsque des doutes apparaissent sur leur objet ou leur légitimité, il peut y avoir crise. Notre hypothèse est de considérer ces crises comme les conséquences de déséquilibres entre les règles des espaces publics et leurs redéfinitions ponctuelles par des groupes. Comment les usagers des espaces publics comprennent-ils les limites de ces appropriations, qu’elles soient réelles ou virtuelles ?

Les réseaux d’internet feraient maintenant partie intégrante de tout discours sur la ville, même de manière sous-entendue. C’est ce que Stéphane Hugon appelle « la disparition de l’internet » : lorsque celui-ci a acquis une « forme de naturalité » (2012). Notre recherche fait sienne cette récente « disparition » pour l’interroger. Nous souhaitons explorer une partie de ses conséquences sur les espaces publics de la ville et donc sur leurs définitions.

Aux trois axes de recherche précédemment explicités correspondent respectivement trois thèmes intégrant chacun des objectifs épistémologiques et empiriques. Ces thèmes seront traités à partir d’entretiens et d’observations que nous réaliserons sur deux terrains distincts qui constituerons notre corpus de recherche : les terrains A sur lesquels sont mis en place les projets de l’entreprise partenaire et les terrains B, sans rapport avec l’entreprise, qui seront déterminés avec l’équipe du Laboratoire. Les trois thèmes traités seront :
– les outils : quels outils ont participé et participent aujourd’hui à la création de l’espace virtuel de la ville ? Nous explorerons dans un premier temps la généalogie des espaces virtuels individualisés au travers des outils contribuant à leur construction et à leur extension récente dont nous faisons l’hypothèse. Ce travail permettra de mettre en relief les ruptures et les continuités identifiables avant et après l’apparition du numérique. Il apportera également un éclairage sur l’intégration ou non de ces espaces virtuels à la juxtaposition de composantes de l’espace public que nous avons déjà évoqués. Au sein de l’entreprise partenaire, notre démarche sera plus empirique et nous tenterons, en étroite collaboration avec toute son équipe, d’expérimenter des prototypes prenant en compte les enseignements de nos travaux sur le terrain. À ce travail s’ajoutera celui de l’observation participante visant à mettre à jour les processus de création des outils au sein même de l’entreprise avec le souci constant du respect de la confidentialité de ses projets.
– les pratiques : quels liens tangibles peuvent être dégagés entre les pratiques de l’espace public et ses appropriations ? Les observations faites sur les terrains A nous permettrons d’analyser la mise en place de pratiques planifiées autour des outils développés pas l’entreprise partenaire. Ces observations donneront lieu à des synthèses directement exploitables par l’entreprise pour le développement et l’amélioration des outils qu’elle produit et met en œuvre. Les terrains B nous offrirons la possibilité d’observer les pratiques spontanées des espaces publics par leurs usagers, observations qui donneront elles aussi lieu à des synthèses et publications. De ces deux types d’observation, nous souhaitons tirer de meilleures définitions des limites entre spontanéité et planification des pratiques de la ville ainsi qu’une meilleure appréhension des articulations entre ces mêmes pratiques et ce que nous avons appelé des appropriations.
– les logiques : quelles logiques sous-tendent à l’acceptation et au respect des règles de l’espace public ? À partir des observations faites sur les deux types de terrains qui constitueront notre corpus, notre travail consistera à identifier les différentes formes d’interprétations des règles par leurs usagers pour les analyser. À l’instar de celles des pratiques, ces analyses donneront lieu à des synthèses directement exploitables par l’entreprise dans le but d’anticiper à la mise en place des règles autour de ses nouveaux projets. L’objectif épistémologique est de nommer est décrire les logiques de respect, contournement ou transgression des règles de l’espace public de la ville.
À travers ces trois thèmes, nous souhaitons dessiner une partie des contours changeants des espaces publics des villes et à leurs pratiques et appropriations par leurs usagers. Notre travail au sein de l’entreprise partenaire de cette recherche nous permettra de contribuer à l’élaboration des mécanismes et outils moteurs de ces modifications.

Bibliographie sélective :

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BIASE (de) Alessia , CORALLI Monica (dir.), 2009, « Espace en commun ; nouvelles formes de penser la ville », Paris, L’harmattan, coll. Villes et entreprises, 233 p.

BONNIN Philippe (dir.), à paraître, « Pour un vocabulaire de la spatialité japonaise », éditions du CNRS

BOULLIER Dominique, 1999, « L’urbanité numérique ; essai sur la troisième ville en 2100 », Paris, L’harmattan,

CASSILLI Antonio, 2010, « Les liaisons numériques ; vers une nouvelles sociabilité ? », Paris, Seuil, 331 p.

DAMON Julien, 2011, « Villes à vivre », Paris, Odile Jacob, 288 p.

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FLICHY Patrice, 1997, « Une histoire de la communication moderne », Paris, La découverte, 280 p.

FOUCAULT Michel, 2008, « Des espaces autres » conférence pour le Cercle d’études architecturale du 14 mars 1967, in « Dits et écrits II », Paris, Gallimard, coll. Quarto, 1736 p.

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