Couverture du Vocabulaire

§REFLEXION « Une porte d’entrée à la complexité de la spatialité japonaise » – Entretien avec Baptiste François de JAPARCHI

Entretien publié sur Pop-up urbain

Dans un premier temps, pouvez-vous nous présenter le projet de l’ouvrage ?

> l’idée de départ d’un point du vue scientifique et personnel / vos motivations / le réseau franco-japonais JAPARCHI / la manière dont vous avez travaillé et le choix des personnes impliquées / les principaux retours après publication etc.

 

Un des projets du « Vocabulaire » est de permettre d’appréhender les processus en œuvre et la manière d’organiser l’espace dans la culture japonaise. L’ouvrage se voulait à l’origine une référence pour les jeunes chercheurs ou étudiants aspirants à le devenir ; une porte d’entrée à la complexité de la spatialité japonaise. Les retours dont il a bénéficié, notamment le prix du livre de l’Académie d’Architecture 2014, et le succès en librairies, dont l’éditeur a été le premier surpris, ont montré qu’il devient probablement un ouvrage de référence tout court.

Le projet a commencé il y a sept ans à l’initiative de Philippe Bonnin qui serait plus à l’aise que moi pour vous en faire la genèse. Au départ, il ne devait comporter qu’une soixantaine de notices et une douzaine de contributeurs. Au fil des années, il s’est étoffé, densifié et j’ai eu la joie d’y être associé.

 

La conception même du groupe de rédacteurs révèle un autre projet du « Vocabulaire. » En effet, il était tout à fait possible avec une demi-douzaine de chercheurs chevronnés ayant participé à l’actuel ouvrage d’écrire toutes les notices dans un délai beaucoup plus court que six années. Cependant, le choix a été fait par les directeurs de cette recherche d’élargir au maximum la palette des auteurs, de multiplier les collaborations et en premier lieu celles franco-japonaises. Si la majorité des notices n’est signée que d’un seul nom, il est aisé de saisir que chacune d’entre elles est le résultat de fructueux échanges au-delà du simple, quoique nécessaire comité de relecture scientifique. Il n’est d’ailleurs pas ici question de la seule production d’un livre, mais bien de la constitution d’un réseau scientifique autour d’une recherche ouverte. Les recherches se poursuivent et se développeront sous de nouvelles formes notamment sur le web. Il suffit d’imaginer qu’aux 199 termes explicités dans l’ouvrage, termes qui ont fait l’objet d’une sélection au sein d’une liste beaucoup plus large, peut déjà s’ajouter une bonne centaine qui fait partie de recherches en cours.

 

La majorité des 64 auteurs ayant contribué au « Vocabulaire » fait partie du réseau Japarchi. Les spécialités qu’il regroupe sont diverses, allant de l’Histoire de l’architecture à l’anthropologie, du paysage à l’art en passant par la philosophie et bien sûr par l’architecture et l’urbanisme. Un des objectifs de ce réseau est la mise en relation des professeurs, chercheurs et enseignants avec les étudiants, doctorants et professionnels intéressés par l’architecture et la ville japonaises. De ces échanges peut alors naître ce que j’ai le plaisir de constater : des dynamiques intergénérationnelle et interculturelle pour la production de savoir et pour sa transmission. La très récente exposition itinérante « Vocabulaire de la spatialité japonaise ; des images au texte » témoigne de cette volonté. Elle met également en lumière encore un nouveau projet du vocabulaire : donner à l’image, ici la photographie, la valeur scientifique qu’elle a dans l’expérience sensible comme dans l’observation et l’analyse des sujets traités. Mais ceci est une autre histoire, de prochaines rencontres seront du reste organisées autour de ce thème.

 

Cul-de-sac au bout d'un Roji à Kyoto

2. Roji à Higashiyama, Kyoto, où la venelle en cul-de-sac large d’environ 1,20m se dilate pour laisser place à un jardin partagé. Photo : Baptiste François, août 2015

Les raisons de mon implication dans ce projet sont liées à mes sujets de prédilection : je suis intéressé par l’espace en commun de la ville, les attributions de sens que chacun peut donner à un espace partagé avec d’autres, sur ses appropriations. En 2010, j’avais rencontré Philippe Bonnin dans le cadre de mon master, je faisais alors une recherche sur la gare de Shinjuku à Tokyo, sur les règles qui régissent et construisent l’utilisation de ses espaces. Je suis entré dans le projet sur son invitation deux ans plus tard, d’abord en tant que coordinateur web et « lecteur test. » Je travaillais chez Sugawara Daisuke dans le quartier d’Ebisu à Tokyo et j’aspirais à continuer mes activités de recherche. Un de mes passe-temps favoris dans la capitale nippone consiste à parcourir les quartiers entre les gares, loin des axes de circulation principaux. C’est là que j’ai découvert ce qui a fait l’objet de ma contribution au « Vocabulaire » : les roji 路地, des ruelles privées généralement en cul-de-sac, l’échelle la plus intime de l’espace public. Dans ces ruelles, la limite entre espace privé et espace public ne relève pas d’une dichotomie mais d’un entrelacement. Cette expérience sensible est d’ailleurs souvent à l’origine des textes au lieu de leur être subordonnée. Elle donne peut-être cette saveur particulière aux notices de l’ouvrage tout en contribuant à leur lisibilité.

 

Comment exprimeriez-vous les spécificités de la culture architecturale japonaise ? Et comment exposeriez-vous les caractéristiques de la spatialité japonaise ?

> Quels sont les liens entre la discipline architecturale et la notion sous-jacente et plus anthropologique qu’est la spatialité ?

Ce sont parmi les questions qui ont réuni les 64 contributeurs de l’ouvrage ; si je suis certain de ne pas pouvoir y apporter de réponse complète, du moins je vais essayer de donner quelques pistes.

Une expression, dont Augustin Berque signe ici la traduction, me semble une bonne porte d’entrée pour cette initiative : « confier sa pensée aux choses (mono ni yosete omoi wo nobu 寄物陳思). » Elle est un principe de l’esthétique de la poésie japonaise : une chose ou un être vivant peut être signifiant, encore faut-il en connaître la teneur. Il peut en être de même pour la spatialité puisqu’un espace ou un dispositif exprime de lui-même son usage ou sa fonction si le « regardeur » en a déjà fait l’expérience, s’il a intégré physiquement sa signification. Celle-ci fait partie d’un système plus complexe qui pourra être celui de la culture spatiale à laquelle elle se rapporte. Ce sont ces significations que manipulent les architectes et les autres spécialistes de la transformation de l’espace. Ainsi est-il possible de construire un espace qui revêt une dimension sacrée dans un certain contexte, tandis que cette même dimension sera exprimée d’une autre manière dans un autre contexte. Il m’apparaît donc difficile de caractériser les spécificités de la culture architecturale nippone sans les lier à sa culture spatiale.

 

C’est à partir d’un exemple concret qu’il m’apparaît approprié de rendre ce lien tangible. Cela va permettre d’explorer rapidement une partie du système auquel un élément architectural et physique se rattache. C’est ce même exemple qui m’éloignera d’une explicitation plus globale, je m’en excuse par avance.

Le genkan 玄関 est aujourd’hui un terme couramment utilisé pour désigner l’entrée principale, plus précisément le vestibule, qui permet notamment de se déchausser avant de pénétrer dans l’espace intérieur. Les déménageurs venus chercher la machine à laver prendront soin eux aussi d’y laisser leurs chaussures. Il est un transfert du bouddhisme à l’architecture : la « porte qui donne accès au chemin mystique » est aussi le « vestibule. » Cet espace qui n’est parfois plus délimité que par une bande adhésive sur le sol peut être ainsi rapporté à la notion d’introduction qui s’inscrit dans la triade « introduction, développement, conclusion Jo-Ha-Kyû 序・破・急. » Il s’agit donc bien de pénétrer à l‘intérieur de quelque chose qui nécessite une préparation ; se révèle alors l’idée d’un passage entre deux mondes, à l’origine, profane et religieux, puis progressivement public et privé, ou plutôt devant et derrière, « la face et l’envers, omote, ura 表・裏. » Dans la plupart des cas, l’espace intérieur ura, plus particulièrement l’espace de réception n’est pas donné à voir dans sa totalité à partir du genkan, lié à l’omote, à la façade. Un système commence à se mettre en place car la notion « d’Oku 奥, le fond » peut expliquer cette mise à distance, parfois un simple jeu de filtres lorsque l’espace vient à manquer. Oku désigne en effet pragmatiquement ce qui est loin de l’entrée, mais c’est aussi ce qui est caché, invisible en surface car ayant de la valeur. Traditionnellement, l’importance d’un visiteur pouvait ainsi être déduite de la position de la pièce dans laquelle il a été reçu, plus précisément de la distance de cette pièce depuis l’entrée.

Il serait aisé de dérouler d’autres fils à partir de cet élément. J’avais d’ailleurs a priori prévu de lier le genkan à l’engawa 縁側 la véranda ou l’espace articulant voire superposant l’intérieur et l’extérieur tout en servant d’espace de distribution. Cela montre l’intrication profonde qui existe entre ces différentes notions, la pluralité des lectures et des cheminements possibles pour en saisir une partie du sens. J’espère que cette rapide promenade aura donné à comprendre les liens pouvant exister entre des espaces concrets et des notions abstraites et leurs enracinements dans la culture spatiale nippone.

 

J’aurais pu bien sûr expliciter la spécificité de la construction en bois mokuzô kenchiku 木造建築, d’une architecture du vide, modulaire. Mais si j’ai choisi de ne l’évoquer qu’ici en laissant à chacun le loisir d’aller chercher des précisions sur ces points, c’est en clin d’œil à la photographie de la page 580. Elle représente un plateau garni, qui laisse le plaisir de piocher dans tel ramequin ou dans tel autre les éléments d’un repas pour chacun différent.

 

Si vous deviez expliciter trois* termes-concepts – présents dans ce Vocabulaire -, pour exprimer certaines particularités (de votre choix**) de la spatialité japonaise, lesquels seraient-ils ? > Pouvez-vous nous en résumer le sens et les singularités ?

 

J’ai peut-être anticipé cette question dans ma précédente réponse. Ici, je préférerai me tourner vers des notions plus urbaines qui caractérisent partiellement l’espace public nippon. En commençant par celle de la gare, je débute par une notion qui a occupé une place importante pour mon premier travail de recherche au Japon.

Eki 駅 la gare est en effet un élément majeur de la construction de la ville nippone moderne et contemporaine. En premier lieu parce qu’elles ne sont généralement pas un simple lieu de transit, mais cumulent des fonctions variées. Celle de lieu de mobilité n’étant d’ailleurs pas forcément pour tous ses usagers sa fonction principale. Cette particularité est probablement liée à l’implication dès le début du XXème siècle des compagnies de chemin de fer privées dans la construction de la ville, notamment de ses quartiers résidentiels et de ses lieux de loisirs. En effet la construction de ces derniers sur un terminus éloigné du centre-ville a permis de rentabiliser les lignes pendant les jours chômés. On comprend bien l’influence que cela a pu avoir sur le développement des villes et de leurs banlieues. Une autre facette de cette notion est celle du développement des sakariba 盛り場, ces lieux animés aux alentours des gares qui voient disparaître, le soir venu, les différences de classe sociale ou de hiérarchie d’entreprise lorsque les salariés s’y rendent pour prendre un verre ensemble. Je pense au célèbre Kabuki-Chô 歌舞伎町 accessible depuis la gare de Shinjuku à Tokyo, qui intègre des activités de prostitution quoiqu’il soit plus correct d’évoquer un quartier de plaisirs. Enfin, il m’apparaît impossible de parler de la gare sans évoquer le parvis, la place qui leur fait souvent face appelée eki mae hiroba 駅前広場. Celle-ci a pu prendre différentes formes, notamment celle d’un espace ouvert qui a permis à la fin des années soixante des manifestations massives à la sortie Ouest de la gare de Shinjuku par exemple. L’espace a depuis lors été remanié et ne permet plus de telles réunions. Aujourd’hui, pour ces mêmes places se généralisent les espaces privés ouverts au public (POPS ou privately own public spaces) aisément identifiables par la qualité des matériaux mis en œuvre et les nombreuses règles qui s’y appliquent.

Espace privé ouvert au public devant la gare de Shinjuku

3. Shinjuku Southern Terrace, Tokyo ; qualité des matériaux, caméras de surveillance, plan des magasins et affichage des règles permettent d’identifier cet espace ouvert au public comme un espace privé (propriété d’Odakyu Group à l’origine simple compagnie de transport ferroviaire devenue société faîtière,). Photo : Baptiste François, juin 2010

D’un élément majeur de la construction de la ville, il m’apparait intéressant de se tourner vers ses éléments plus ponctuels mais non moins signifiants. Hachiue 鉢植え ou les plantes en pots qui bordent les rues des quartiers résidentiels des villes. Cette pratique d’entretenir des plantes en pots devant son habitation voire directement dans la rue rappelle non sans raison puisque leur histoire est en partie liée, ce que j’évoquais plus haut à propos des roji : ces ruelles où l’espace privé n’est pas clairement délimité par rapport à l’espace commun et partagé. Il n’y a aucune législation encadrant cette pratique, ainsi ne crée-t-elle pas de continuité urbaine mais révèle la volonté de la part de certains habitants d’agir sur leur lieu de vie. Cela témoigne par ailleurs d’une attention portée, mais aussi d’une confiance du respect que porteront les passants sur ces plantations. Loin d’être anecdotiques, ces micro-jardins génèrent un véritable réseau d’espaces plantés et modulaires qui caractérise les espaces de la vie de tous les jours. Si la fonction de rendre visible les changements de saison est souvent évoquée, ces jardins de pots ont parfois celle de ralentir le trafic automobile et donc de contribuer à la sécurité des rues. Cette appropriation fonctionnelle de l’espace public existe sous d’autres formes, par exemple celle de mobiliers privés, généralement des chaises, installés de façon pérenne pour pallier l’absence de dispositifs fournissant un service similaire qui aurait pu, ou du, être mis en place par les autorités locales. Notons qu’il suffit parfois d’une ficelle reliant le mobilier à un poteau pour signifier que l’installation est définitive, à destination de tous.

Plantes en pot dans une ruelle de Kyoto

4. Plantes en pots installées du côté opposé aux « frontages » des habitations d’une rue de Nishikyôku, Kyoto, créant le paysage vu des fenêtres autant que le paysage de la rue. Photo : Baptiste François, août 2015

Je propose enfin d’évoquer rapidement le célèbre Hanami 花見, la célébration des cerisiers en fleurs pour conclure ce choix bien arbitraire. Moment fulgurant, où la ville se transforme en une myriade de lieux de festivités et où l’espace public proche des cerisiers est assailli par des porteurs de bâches généralement bleues. Les autorités locales installent parfois des équipements spécifiques temporaires pour accueillir la foule. Chacun définit un petit territoire au bord duquel les chaussures s’alignent progressivement. L’alcool coule généralement à flot et l’admiration des fleurs rappel à tous l’impermanence des choses mujô 無常. Hanami est une démonstration formidable de l’importance donnée au cycle de la nature jusque dans les zones les plus urbanisées de l’archipel.

 

Hanami dans le parc de Ueno

5. Hanami dans le parc d’Ueno, Tokyo, alors que la floraison est presque terminée, un panneau indiquant les boissons disponibles d’un groupe est adossé à celui stipulant les règles liées à l’événement. Photo : Baptiste François, mars 2009

Une telle étude existe-t-elle pour d’autres “cultures spatiales”, en France ou ailleurs dans le monde ?

> Si oui, un travail de lecture comparée pourrait-il être intéressant d’un point de vue anthropologique ?

> Dans le cas contraire, souhaiteriez-vous que certaines “cultures spatiales” soient de cette manière mises en exergue, lesquelles et pourquoi ?

 

Il est difficile de répondre de manière catégorique, de nombreuses langues ne sont pas accessibles et les difficultés de traduction de ce type d’ouvrages sont importantes. De plus, il arrive qu’un ouvrage échappe à la veille faite sur les thématiques qui nous intéressent. Cependant, Il semble qu’à ce jour, il n’existe pas d’équivalent pour une culture spatiale en particulier.

Un ouvrage qui pourrait s’en rapprocher est « L’aventure des mots de la ville » dirigé par Christian Topalov, Laurent Coudroy, Jean-Charles Depaule et Brigitte Marin et paru en 2010. Il traite de thématiques proches quoique spécifiquement liées à la ville et ses constituants, mais il les explore dans leurs usages courants et l’histoire de ces usages.

Cela dit, il explicite certains termes dans huit langues, étude croisée des caractéristiques de l’urbain dans différentes cultures. Il montre que l’organisation de la ville est tributaire de la façon dont on la nomme. Il prouve si cela est encore nécessaire que les traductions d’une langue à une autre, d’un système de pensées à un autre ne sont pas choses aisées. Etendues à l’ensemble des espaces organisés et nommés par des cultures spatiales et des langues différentes, l’exercice a de quoi stimuler des générations de chercheurs, de praticiens et autres passionnés.

 

Merci beaucoup !

REFLEXION § Urbs, Networks, Civitas et Appropriations

Appropriations des Espaces Publics dans les Villes Contemporaines

Projet de recherche

De nombreux travaux de recherche ont été produits sur le thème de la relation qui s’est créée entre les réseaux d’internet (Bayard, 2010) et les villes. Ainsi sont nés de multiples vocables, chacun émanant d’un point de vue particulier, tantôt sceptique, tantôt enthousiaste, parfois totalisant, rarement neutre (Jeannenet in Mathien, 2005 : 67) : « ville interactive » (Wachter, 2010), « ville digitale », « ville numérique », « urbanité numérique » (Boullier, 1999), « cyber-city », « linked city » (Sassen, 2002) ou « computing platform » (Yoo, 2011). Ces vocables, quoi que ne décrivant pas tous les mêmes caractéristiques, nous permettent de comprendre que les réseaux d’internet ont depuis plusieurs années influencés les regards portés sur la ville, ses conceptions et ses pratiques. Récemment, les technologies portables ont généré l’introduction d’interfaces mobiles entre les réseaux d’internet et leurs usagers au sein même des espaces publics (Hosser, Magdalena, 2005 : 21). Adriana de Souza e Silva et Jordan Frith ont montré que cette introduction ne s’était pas accompagnée d’un changement radical de comportement des usagers de la ville, mais plutôt d’une augmentation de la « gamme d’activités personnelles et privées qui peuvent être accomplies dans l’espace public » (2012 : 188). Dans le même temps, de nombreux projets utilisant ces mêmes interfaces ont vu le jour, visant à créer des plates-formes publiques d’échange et de partage entre les différents usagers de l’espace urbain (Glow, Smart Map, ConnectiCity, Sekai Camera, etc.). D’autres projets utilisent simultanément l’espace public tangible et le virtuel pour en donner une autre lecture (Shepard, 2011). D’autres encore, trouvent à travers les réseaux d’internet un moyen de diffusion de leurs actions dans la ville (Lizinteruptus, OakOak, Mentalgassi, etc.). Dans ce spectre extrêmement étendu de relations possibles ou réalisées entre les pratiques de la ville et celles des réseaux d’internet, nous faisons l’hypothèse que certaines sont des tentatives, individuelles ou de groupe, temporaires ou plus pérennes, d’attribution de sens à une partie de l’espace public. Ces attributions de sens pourraient être nommées « appropriations » (Hossard, Magdalena, 2005 : 23). C’est à partir d’une analyse de certaines de celles-ci, notre corpus restant en partie à définir, que notre recherche visera à répondre à la problématique suivante : L’émergence des réseaux d’internet dans les espaces publics de la ville s’est-elle accompagnée d’une hybridation des pratiques d’appropriations de ces espaces ? Ainsi nous intéresserons nous aux lieux et méthodes de ces appropriations, à la perpétuelle création « d’espaces communs » (Biase, Coralli, 2009).
Les réseaux d’internet proposent-ils d’autres points d’entrées à l’expérience urbaine ? Si tel est le cas, ils modifieraient alors la perception des villes par chacun et questionneraient ce qui pouvait faire consensus dans leur définition. Chaque individu possède sa propre expérience de la ville ou des villes dont il est l’usager, expérience à laquelle serait venue s’ajouter, de manière hétérogène dans la population, celle de la ville sur les réseaux d’internet : chacun devenant porteur, aujourd’hui quasiment au sens propre avec les terminaux mobiles, de son espace urbain personnalisé. Doit-on remettre en question l’idée d’une réalité partagée sur l’espace public comme résultat de l’interpénétration de réalités individuelles ? L’espace public est-il « réellement » augmenté ? Les transformations des villes contemporaines sont-elles corrélées à des transformations dans les pratiques des espaces publics par leurs usagers ? Telles sont les questions qui seront abordées dans cette thèse autour de trois axes principaux :

– Les composants de l’espace public : dans leur travail sur les espaces de transport, Isaac Joseph, Dominique Boullier et Vincent Guilleudeux décrivent l’espace public comme une « juxtaposition d’espaces, de systèmes de régulations et de systèmes d’informations » dont la continuité est introduite par ses usagers. Ces derniers apporteraient l’instrument de « construction de la réalité » d’un « espace morcelé » (1993 : 212). Notre hypothèse est d’ajouter à cette juxtaposition un espace virtuel individualisé dont l’importance aurait été amplifiée par les réseaux d’internet introduit dans la ville. Ainsi, les espaces publics des villes contemporaines répondraient en tout point au troisième principe de l’hétérotopie décrite par Michel Foucault : « le pouvoir de juxtaposer en un seul lieu réel plusieurs espaces, plusieurs emplacements qui sont en eux-mêmes incompatibles. » (Foucault, 2008 : 1577). S’il se montre pertinent, comment définir ce nouveau composant ?

– La planification et la spontanéité des pratiques de l’espace public : les relations entre villes et réseaux d’internet ne peuvent pas être, et ne pourront probablement jamais, être considérées de manière homogène dans l’espace public. Notre hypothèse est d’en distinguer deux catégories : les premières étant des relations planifiées, ou construites, et peuvent être identifiées au travers de leurs infrastructures – accès gratuit aux réseaux d’internet (Hampton, 2010) et autres dispositifs d’interaction (par ex. le « mobilier urbain intelligent » à Paris) – ou de la communication qui est produite pour les promouvoir (par ex. la campagne « restons civils » de la RATP). Les secondes sont des relations spontanées, des processus discursifs, résultantes des pratiques des usagers des espaces publics. Si cette distinction se montre appropriées, quels points de rencontre peuvent exister entre ces deux catégories de relations ?

– Les règles de partage de l’espace public : Les espaces publics imposent généralement à leurs usagers l’établissement d’un consensus autour des possibilités de leurs appropriations par chacun. Ces dernières sont tantôt décrites ou encadrées par des règles, tantôt font l’objet d’accords tacites (Goffman, 1973 ; François, 2011). Des « contraintes spatiales que la société urbaine a généré, qui interdisent l’action sur l’espace habité », de ce « mutisme spatial » (Bonnin, à paraître), sont nées de nouvelles pratiques visant à des appropriations temporaires ou permanentes des espaces publics : les BetterBlocks, GuerrillaGardening et autres ParkingDay dont les terminaisons peuvent laisser penser, souvent à tort, que ces appropriations ont d’abord été pensées pour se diffuser sur les réseaux d’internet. Celles-ci s’adaptent, contournent ou transgressent les règles des espaces publics dans lesquels elles s’inscrivent. Lorsque des doutes apparaissent sur leur objet ou leur légitimité, il peut y avoir crise. Notre hypothèse est de considérer ces crises comme les conséquences de déséquilibres entre les règles des espaces publics et leurs redéfinitions ponctuelles par des groupes. Comment les usagers des espaces publics comprennent-ils les limites de ces appropriations, qu’elles soient réelles ou virtuelles ?

Les réseaux d’internet feraient maintenant partie intégrante de tout discours sur la ville, même de manière sous-entendue. C’est ce que Stéphane Hugon appelle « la disparition de l’internet » : lorsque celui-ci a acquis une « forme de naturalité » (2012). Notre recherche fait sienne cette récente « disparition » pour l’interroger. Nous souhaitons explorer une partie de ses conséquences sur les espaces publics de la ville et donc sur leurs définitions.

Aux trois axes de recherche précédemment explicités correspondent respectivement trois thèmes intégrant chacun des objectifs épistémologiques et empiriques. Ces thèmes seront traités à partir d’entretiens et d’observations que nous réaliserons sur deux terrains distincts qui constituerons notre corpus de recherche : les terrains A sur lesquels sont mis en place les projets de l’entreprise partenaire et les terrains B, sans rapport avec l’entreprise, qui seront déterminés avec l’équipe du Laboratoire. Les trois thèmes traités seront :
– les outils : quels outils ont participé et participent aujourd’hui à la création de l’espace virtuel de la ville ? Nous explorerons dans un premier temps la généalogie des espaces virtuels individualisés au travers des outils contribuant à leur construction et à leur extension récente dont nous faisons l’hypothèse. Ce travail permettra de mettre en relief les ruptures et les continuités identifiables avant et après l’apparition du numérique. Il apportera également un éclairage sur l’intégration ou non de ces espaces virtuels à la juxtaposition de composantes de l’espace public que nous avons déjà évoqués. Au sein de l’entreprise partenaire, notre démarche sera plus empirique et nous tenterons, en étroite collaboration avec toute son équipe, d’expérimenter des prototypes prenant en compte les enseignements de nos travaux sur le terrain. À ce travail s’ajoutera celui de l’observation participante visant à mettre à jour les processus de création des outils au sein même de l’entreprise avec le souci constant du respect de la confidentialité de ses projets.
– les pratiques : quels liens tangibles peuvent être dégagés entre les pratiques de l’espace public et ses appropriations ? Les observations faites sur les terrains A nous permettrons d’analyser la mise en place de pratiques planifiées autour des outils développés pas l’entreprise partenaire. Ces observations donneront lieu à des synthèses directement exploitables par l’entreprise pour le développement et l’amélioration des outils qu’elle produit et met en œuvre. Les terrains B nous offrirons la possibilité d’observer les pratiques spontanées des espaces publics par leurs usagers, observations qui donneront elles aussi lieu à des synthèses et publications. De ces deux types d’observation, nous souhaitons tirer de meilleures définitions des limites entre spontanéité et planification des pratiques de la ville ainsi qu’une meilleure appréhension des articulations entre ces mêmes pratiques et ce que nous avons appelé des appropriations.
– les logiques : quelles logiques sous-tendent à l’acceptation et au respect des règles de l’espace public ? À partir des observations faites sur les deux types de terrains qui constitueront notre corpus, notre travail consistera à identifier les différentes formes d’interprétations des règles par leurs usagers pour les analyser. À l’instar de celles des pratiques, ces analyses donneront lieu à des synthèses directement exploitables par l’entreprise dans le but d’anticiper à la mise en place des règles autour de ses nouveaux projets. L’objectif épistémologique est de nommer est décrire les logiques de respect, contournement ou transgression des règles de l’espace public de la ville.
À travers ces trois thèmes, nous souhaitons dessiner une partie des contours changeants des espaces publics des villes et à leurs pratiques et appropriations par leurs usagers. Notre travail au sein de l’entreprise partenaire de cette recherche nous permettra de contribuer à l’élaboration des mécanismes et outils moteurs de ces modifications.

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RdPRESSE REFLEXION § Préparer Europan 12 : « la ville Adaptable »

Cet article est une lecture critique et critiquable du pdf présentant le thème d’Europan 12 : « la ville adaptable » téléchargeable ICI

Le concept de « Ville Adaptable » articule morphologie et métabolisme des villes en appelant à intégrer la notion de temps dans les processus de transformation de ces dernières. Cela signifierait-il renouer avec le couple espace-temps que le rationalisme et les lumières ont dissocié et qui a été en partie restauré au début du XXe siècle ? Adaptable et résilient, le rappel de ces nécessités du projet urbain nous montre peut-être à quel point le terme de « projet » reste toujours associé à l’immuable, la séparation, la forme et autres blocages, cela malgré toutes les explorations et transformations qui sont le quotidien des villes. « Comment mettre du temps dans le projet urbain ? » Ma réponse : l’évolution dans le temps n’est-elle pas inhérente au projet urbain ?

Luc GWIAZDZINSKI, docteur en géographie et urbaniste, président du conseil d’administration du pOlau (Pôle des arts urbains), lauréat du palmarès des jeunes urbanistes 2010 (voir la page de présentation de l’équipe du pOlau) explicite quelques exemples d’achoppements pour l’aménagement et l’urbanisme, peut-être est-il intéressant de préciser ; aménagement et urbanisme institutionnels, puisque l’aspect politique est évoqué en fin de première partie de son article. Il définit trois caractéristiques des temporalités de la ville : l’étalement ou l’extension de nos périodes d’activités sur le temps de repos ; l’éclatement ou l’existence de plusieurs temporalités qui se superposent dans les mêmes espaces ; l’urgence ou la simultanéité et l’accélération qui président à l’organisation de notre temps. Les deux premières caractéristiques sont comparées à des logiques similaires ayant influencé la pensée sur l’espace mais étant aujourd’hui pour beaucoup considérées obsolètes ou à dépasser ; ainsi connaissons nous tous les critiques de l’étalement urbain (la ville diffuse ou la Broadacre city de Wright) et des quartiers monofonctionnels (le zoning ou la ville archipel de Koolhaas). Luc Gwiazdzinsky propose alors une autre terminologie pour la ville adaptable qui est la « ville malléable, » expression explicitement plus orientée vers la plasticité des usages des lieux de la ville ou leur ductilité, leur capacité à s’étendre et créer une continuité d’un usage à un autre à partir d’un même espace urbain. Ce concept s’appuie sur l’exemple de la Città Slow ou des événements ponctuels qui peuvent transformer la vision d’un lieu ou d’un territoire . Mais, pour rester pragmatique et Luc Gwiazdzinsky l’est, penser la polyvalence des espaces de la ville, l’alternance de leurs usages et la « co-conception » engendrent des contraintes et imposent notamment la création de règles (thème qui m’est cher) et celle d’outils de gestion adaptés. C’est ce terme de gestion (gérer, administrer, utiliser au mieux) qui me semble soulever le plus justement les problématiques de la « ville malléable » (on pense immédiatement au succès du vocable « gouvernance »). Repousser les limites n’implique en rien leur disparition mais bien une redéfinition. Pour prévoir de ne pas prévoir, ne faut-il pas définir et faire accepter par tous les limites liées à un lieu, un événement ou un usage en spécifiant les territoires de celles-ci (spatiaux, virtuels, temporels) ?

La Città Slow

La Città Slow, un modèle ? © cittaslow.org

Les articles suivants, écrits par des architectes ou des urbanistes, présentent un ou plusieurs projets ou recherches pouvant être associés à cette notion de ville adaptable :

Liza FIOR, architecte chez muf architecture/art impliqué dans la dynamisation et mise en valeur des sites délaissés ou mal considérés et depuis 2008 dans la réorientation des sites olympiques de Londres 2012, montre à quel point l’observation permet de faire naître des projets simples, appréciés de la population et ingénieux. les projets présentés, Making Space in Dalston et Barking Code, pourraient rappeler en un  sens celui de la place Léon Aucoc à Bordeaux par Lacaton et Vassal, un projet qui consistait simplement à entretenir le site, un projet sans projet, celui de la connaissance d’un lieu par les pratiques et les témoignages de ces usagers, celui de la reconnaissance de la ville telle qu’elle se crée et se vit : de son processus discursif d’évolution. Dans le cas de cette place, il ne manquait rien et cela a été reconnu par les architectes. Il est illusoire de penser un projet qui n’aurait pas de rapport avec le contexte dans lequel il doit s’insérer. En architecture, comme en urbanisme, il y a toujours quelque chose avant, c’est toujours bon de le rappeler. Liza Fior montre au travers du travail de son agence que l’existant est un champ des possibles parce qu’il offre à la fois une lecture spatiale, une lecture de l’usage et une lecture temporelle des lieux offerte par ses usagers. La création d’une cartographie des temporalités pour le projet de parc à Dalston (que nous aurions aimé voir reproduite), pratique courante en anthropologie de la ville pour donner une analyse fine des pratiques, est présentée ici dans un de ces usages concrets. L’adaptabilité de l’organisation sociale des lieux est également évoquée, avec une structure de gouvernance renouvelable tous les six mois, qui implique des débats et invite les populations à s’investir dans leur lieu de vie et de travail avec une évolution tangible des discours vers les actes. Ces projets montrent l’importance du temps de l’observation (qui n’est pas forcément exempt d’actions) ; dans le cas du projet Europan, ce sera un temps à prendre, un choix qui impliquera moins de temps pour le dessin et le rendu. N’est-ce pas intéressant de parler de ce temps là dans le cadre d’un concours pour en questionner la pratique ? (Digression, pourquoi le dôme de Bukminster Fuller [celui de 1967 pour l’expo de Montréal ?] illustre-t-il ce texte ?)

Les jardins et parcs existants à Dalston ©

Relevé systématique des jardins et parcs existants à Dalston ©muf Architecture/Art

Vesta NELE ZAREH, architecte et chercheuse au LIA (Laboratory for Integrative Architecture) de l’école polytechnique de Berlin et dans l’atelier d’architecture et d’urbanisme LIN (Finn Geipel), expose au travers de trois projets ce même thème de ville adaptable. En effet, que l’on parle de constructions éphémères (TEMPO), de restructuration, rénovation, réhabilitation d’anciens sites industriels (ATLAS ACTIF à Saint-Etienne) ou de la proposition pour le Grand Paris (Grand Paris, Métropole Douce), l’idée reste la même : créer un ou plusieurs espaces destinés à d’autres usages que ceux qui leur ont été assignés au départ ou auxquels ils sont soumis de fait, pour élargir le spectre d’activités des zones souvent monofonctionnelles. « Parsemer des confettis [sic] selon une stratégie concrète » rappelle à s’y méprendre l’acuponcture urbaine théorisée par Marco Cassagrande que j’ai déjà évoquée sur ce blog, avec des thèmes comme l’accessibilité ou la mise en valeur d’éléments naturels (ponctuels). L’objectif de ces recherches est de constituer « un catalogue pour la ville adaptable, » catalogue étant à comprendre dans son sens premier : une liste méthodique accompagnée d’explications. En effet, il ne s’agira pas de reproduire un modèle qui fonctionne ailleurs mais de comprendre pourquoi il a fonctionné en tel lieu pour que ce catalogue puisse être utilisé comme un outil de conception et de planification ; c’est en tous les cas ce que je souhaite. (Digression, pas de légende pour certaines images de projets qui ne sont pas ceux de LIN, les habitats temporaires de Shigeru Ban et à celle juste au dessus que je ne connais pas).

Croquis du plan de travail pour le Grand Paris

Croquis du plan de travail pour le Grand Paris ©LIN

Sebastià JORNET I FORNER, architecte et urbaniste à Jornet Llop Pastor Arquitectes  (associé à Carles Llopp i Torné et Joan Enric Pastor Fernández), professeur à l’université technique de Catalogne (UPC) et membre des commissions territoire et urbanisme de Catalogne et de Barcelone, présente le projet du quartier de la Mina à Barcelone pour lequel l’agence a reçu le prix national d’urbanisme en 2006. Le quartier était déconnecté du reste de la ville en bordure du plan imaginé par Ildefonso Cerdá en 1859. Une fois encore, les analyses sociales et anthropologiques, en parallèle d’études morphologiques et techniques, du site sont mises en avant. 7 indicateurs sont dégagés en terreau de projet et on trouve là des similitudes avec d’autres études dans d’autres quartiers défavorisés de part le monde : un territoire détaché du reste de la ville, une concentration de population défavorisée, une tendance à la fragmentation des espaces et des bâtiments parfois bien construits mais dégradés. L’objectif du projet est résumé dans cette phrase : « Aujourd’hui, la Mina a les mêmes droits et qualité d’urbanisation que l’on peut trouver au centre ville » : c’est aussi simple que cela. Les quartiers d’une même ville ne doivent-ils pas évoluer conjointement pour éviter de créer des ruptures au niveau de leurs jonctions ?

Plan masse et vue satellite du quartier de la Mina

Plan masse et vue satellite du quartier de la Mina ©Jornet Llop Pastor Arquitectes

Helmut RESCH est architecte et urbaniste responsable de la ville de Selb, une ville autrefois toute entière consacrée à l’industrie de la porcelaine. En 1970, Walter Gropius disait au sujet de son plan pour la ville : « Une ville est un organisme vivant, sujet à des transformations continuelles. » Il ne pouvait pas mieux dire, la ville a déclinée car son économie n’a pas pu s’adapter à la disparition de sa seule industrie. Helmut Resch, avant de décrire un projet, précise les stratégies mises en place pour que la population s’investisse dans les transformations de sa ville en donnant à cet investissement une application concrète directe : la réalisation du projet jugé le plus pertinent. Certains pans de la ville sont « abandonn[és] » au profit d’un plus grande densité qui permet d’y introduire la qualité nécessaire et financièrement viable. Ces processus s’accompagnant d’une démarche pédagogique, c’est encore une fois les liens qui sont tissés entre les habitants d’un lieu et ce lieu qui sont privilégiés. On découvre ici une ville qui est un lieu d’expérimentation non pas uniquement pour les architectes et les urbanistes, mais pour les habitants eux-mêmes en lien avec les premiers. Cependant, avant de s’extasier (en prenant le texte au mot et communication pour réalité), avant de penser appliquer cette politique n’importe où, il serait intéressant encore une fois de comprendre pourquoi certaines de ces initiatives fonctionnent dans ce cas précis : quels en sont les logiques, les moteurs, le contexte ?

Nouvel espace public de la ville de Selb

Nouvel espace public de la ville de Selb, par qui ? pour qui ?

Michel SIKORSKY, architecte chez Xaveer de Geyter Architects (XDGA), présente le projet du plateau de Saclay … et nous avons un peu l’impression d’être en contradiction avec les projets précédents. Michel Sokorsky parle de « parc à thème, » l’image parfaite d’un lieu vide d’atmosphère urbaine, de la répartition des activités basées sur la recherche ( une « ville science » mono-orientée ?) avec une vision largement influencée par l’obligation de performance face au classement de Shanghai (« les universités avec moins de fonds mais qui apporteraient [sic] tous les prix Nobel »), une urbanisation nouvelle pensée au format pointilliste avec les « lignes rouges à certains endroits que l’on ne franchit pas » (mais jusqu’à quand ?). Les termes de ville hybride sont lancés, mais ils semblent plus souligner la juxtaposition de cette ville-nouvelle avec des terrains agricoles qu’autre chose. Est-ce l’idée d’une constitution dans le temps de morceaux de ville autour d’une même avenue qui constitue l’intérêt de ce projet ? Ne serait-il pas plus intéressant de ne justement pas centraliser la ville autour de la recherche à tous prix pour laisser une place à de futures adaptations de celle-ci à ses usages réels, qui prendraient place dans le temps, plutôt qu’à ses futures fonctions supposées ? Ou alors, affirmer ce lieu comme un véritable campus vitrine comme peut l’être celui de l’EPFL ? Nous pouvons enfin imaginer les groupes de pression qui se sont constitués pour inciter les universités et les centres de recherche à s’installer sur ce site où il n’y a pour l’instant que des champs. Ce discours qui ne fait que nommer la mixité n’est-il pas un vœu pieu face à des enjeux qui dépassent largement ceux du bureau d’architecture et d’urbanisme ?

Urbanisation du plateau de Saclay

Plan masse d’urbanisation du plateau de Saclay ©XDGA

Il est clair, après lecture de ces articles et des expériences de ces différents projets, que le thème de la ville adaptable (qui devrait être un pléonasme aujourd’hui) implique précisément un ajustement au contexte, à l’environnement urbain, social, économique, politique etc. qui dans son ensemble (n’est-ce pas là le point clef ?) tient lieu de projet. Lorsque Luc Gwiazdzinsky écrit que « l’offre urbaine est de plus en plus statique et rigide » je comprends que les limites de projets que l’on sait aujourd’hui définir en France sont principalement contraintes par la cristallisation de la pensée autour des responsabilités de chacun face à l’imprévu. Cela implique nécessairement d’essayer de tout prévoir pour éviter que quelque chose ne soit reproché aux concepteurs, aux commanditaires, aux organisateurs, etc. Nous nous trouvons face à une forme de diplomatie spatiale et temporelle de l’offre urbaine : comme pour les questions diplomatiques, les transformations de la ville sont lentes et les erreurs et tâtonnements sont mal acceptés. Les lieux d’expérimentation sont considérés comme hors du giron de la ville parce qu’imprédictibles. Pour les intégrer, il faut réussir à prévoir ce qui va s’y passer ou tout au moins réussir à les circonscrire, les dé-limiter justement. Ainsi redeviendraient-ils un lieu urbain un « lieu de maximisation des interactions » ? Un des enjeux des projets urbains à venir n’est-il pas celui de l’émancipation face à la forme de prédiction que nous connaissons ?

En écrivant ce texte, j’ai pensé à :

  • Au sujet des transformations de l’expérience du territoire, exemple de la nuit blanche de 2009 organisée par les 2 commissaires du Mac/Val, Alexia Fabre et Franck Lamy, et liant par des parcours artistiques le Val-de-Marne à Paris intra-muros ; l’Art dans les Chapelles dans le Morbihan et Estuaire entre Nantes et Saint-Nazaire qui instaurent un nécessaire dialogue entre les communes pour penser la collaboration au profit de parcours du territoire sans buter sur des limites fictionnelles ; journées du patrimoine et folle journée qui sont maintenant développées à l’international etc.
  • Au sujet des concours, le chapitre « Des mots aux choses ou vers une architecture de la communication » in RODIONOFF Anolga, 2012, « Les territoires saisis par le virtuel« , Rennes, PUR, pp. 45-76