REFLEXION § Urbs, Networks, Civitas et Appropriations

Appropriations des Espaces Publics dans les Villes Contemporaines

Projet de recherche

De nombreux travaux de recherche ont été produits sur le thème de la relation qui s’est créée entre les réseaux d’internet (Bayard, 2010) et les villes. Ainsi sont nés de multiples vocables, chacun émanant d’un point de vue particulier, tantôt sceptique, tantôt enthousiaste, parfois totalisant, rarement neutre (Jeannenet in Mathien, 2005 : 67) : « ville interactive » (Wachter, 2010), « ville digitale », « ville numérique », « urbanité numérique » (Boullier, 1999), « cyber-city », « linked city » (Sassen, 2002) ou « computing platform » (Yoo, 2011). Ces vocables, quoi que ne décrivant pas tous les mêmes caractéristiques, nous permettent de comprendre que les réseaux d’internet ont depuis plusieurs années influencés les regards portés sur la ville, ses conceptions et ses pratiques. Récemment, les technologies portables ont généré l’introduction d’interfaces mobiles entre les réseaux d’internet et leurs usagers au sein même des espaces publics (Hosser, Magdalena, 2005 : 21). Adriana de Souza e Silva et Jordan Frith ont montré que cette introduction ne s’était pas accompagnée d’un changement radical de comportement des usagers de la ville, mais plutôt d’une augmentation de la « gamme d’activités personnelles et privées qui peuvent être accomplies dans l’espace public » (2012 : 188). Dans le même temps, de nombreux projets utilisant ces mêmes interfaces ont vu le jour, visant à créer des plates-formes publiques d’échange et de partage entre les différents usagers de l’espace urbain (Glow, Smart Map, ConnectiCity, Sekai Camera, etc.). D’autres projets utilisent simultanément l’espace public tangible et le virtuel pour en donner une autre lecture (Shepard, 2011). D’autres encore, trouvent à travers les réseaux d’internet un moyen de diffusion de leurs actions dans la ville (Lizinteruptus, OakOak, Mentalgassi, etc.). Dans ce spectre extrêmement étendu de relations possibles ou réalisées entre les pratiques de la ville et celles des réseaux d’internet, nous faisons l’hypothèse que certaines sont des tentatives, individuelles ou de groupe, temporaires ou plus pérennes, d’attribution de sens à une partie de l’espace public. Ces attributions de sens pourraient être nommées « appropriations » (Hossard, Magdalena, 2005 : 23). C’est à partir d’une analyse de certaines de celles-ci, notre corpus restant en partie à définir, que notre recherche visera à répondre à la problématique suivante : L’émergence des réseaux d’internet dans les espaces publics de la ville s’est-elle accompagnée d’une hybridation des pratiques d’appropriations de ces espaces ? Ainsi nous intéresserons nous aux lieux et méthodes de ces appropriations, à la perpétuelle création « d’espaces communs » (Biase, Coralli, 2009).
Les réseaux d’internet proposent-ils d’autres points d’entrées à l’expérience urbaine ? Si tel est le cas, ils modifieraient alors la perception des villes par chacun et questionneraient ce qui pouvait faire consensus dans leur définition. Chaque individu possède sa propre expérience de la ville ou des villes dont il est l’usager, expérience à laquelle serait venue s’ajouter, de manière hétérogène dans la population, celle de la ville sur les réseaux d’internet : chacun devenant porteur, aujourd’hui quasiment au sens propre avec les terminaux mobiles, de son espace urbain personnalisé. Doit-on remettre en question l’idée d’une réalité partagée sur l’espace public comme résultat de l’interpénétration de réalités individuelles ? L’espace public est-il « réellement » augmenté ? Les transformations des villes contemporaines sont-elles corrélées à des transformations dans les pratiques des espaces publics par leurs usagers ? Telles sont les questions qui seront abordées dans cette thèse autour de trois axes principaux :

– Les composants de l’espace public : dans leur travail sur les espaces de transport, Isaac Joseph, Dominique Boullier et Vincent Guilleudeux décrivent l’espace public comme une « juxtaposition d’espaces, de systèmes de régulations et de systèmes d’informations » dont la continuité est introduite par ses usagers. Ces derniers apporteraient l’instrument de « construction de la réalité » d’un « espace morcelé » (1993 : 212). Notre hypothèse est d’ajouter à cette juxtaposition un espace virtuel individualisé dont l’importance aurait été amplifiée par les réseaux d’internet introduit dans la ville. Ainsi, les espaces publics des villes contemporaines répondraient en tout point au troisième principe de l’hétérotopie décrite par Michel Foucault : « le pouvoir de juxtaposer en un seul lieu réel plusieurs espaces, plusieurs emplacements qui sont en eux-mêmes incompatibles. » (Foucault, 2008 : 1577). S’il se montre pertinent, comment définir ce nouveau composant ?

– La planification et la spontanéité des pratiques de l’espace public : les relations entre villes et réseaux d’internet ne peuvent pas être, et ne pourront probablement jamais, être considérées de manière homogène dans l’espace public. Notre hypothèse est d’en distinguer deux catégories : les premières étant des relations planifiées, ou construites, et peuvent être identifiées au travers de leurs infrastructures – accès gratuit aux réseaux d’internet (Hampton, 2010) et autres dispositifs d’interaction (par ex. le « mobilier urbain intelligent » à Paris) – ou de la communication qui est produite pour les promouvoir (par ex. la campagne « restons civils » de la RATP). Les secondes sont des relations spontanées, des processus discursifs, résultantes des pratiques des usagers des espaces publics. Si cette distinction se montre appropriées, quels points de rencontre peuvent exister entre ces deux catégories de relations ?

– Les règles de partage de l’espace public : Les espaces publics imposent généralement à leurs usagers l’établissement d’un consensus autour des possibilités de leurs appropriations par chacun. Ces dernières sont tantôt décrites ou encadrées par des règles, tantôt font l’objet d’accords tacites (Goffman, 1973 ; François, 2011). Des « contraintes spatiales que la société urbaine a généré, qui interdisent l’action sur l’espace habité », de ce « mutisme spatial » (Bonnin, à paraître), sont nées de nouvelles pratiques visant à des appropriations temporaires ou permanentes des espaces publics : les BetterBlocks, GuerrillaGardening et autres ParkingDay dont les terminaisons peuvent laisser penser, souvent à tort, que ces appropriations ont d’abord été pensées pour se diffuser sur les réseaux d’internet. Celles-ci s’adaptent, contournent ou transgressent les règles des espaces publics dans lesquels elles s’inscrivent. Lorsque des doutes apparaissent sur leur objet ou leur légitimité, il peut y avoir crise. Notre hypothèse est de considérer ces crises comme les conséquences de déséquilibres entre les règles des espaces publics et leurs redéfinitions ponctuelles par des groupes. Comment les usagers des espaces publics comprennent-ils les limites de ces appropriations, qu’elles soient réelles ou virtuelles ?

Les réseaux d’internet feraient maintenant partie intégrante de tout discours sur la ville, même de manière sous-entendue. C’est ce que Stéphane Hugon appelle « la disparition de l’internet » : lorsque celui-ci a acquis une « forme de naturalité » (2012). Notre recherche fait sienne cette récente « disparition » pour l’interroger. Nous souhaitons explorer une partie de ses conséquences sur les espaces publics de la ville et donc sur leurs définitions.

Aux trois axes de recherche précédemment explicités correspondent respectivement trois thèmes intégrant chacun des objectifs épistémologiques et empiriques. Ces thèmes seront traités à partir d’entretiens et d’observations que nous réaliserons sur deux terrains distincts qui constituerons notre corpus de recherche : les terrains A sur lesquels sont mis en place les projets de l’entreprise partenaire et les terrains B, sans rapport avec l’entreprise, qui seront déterminés avec l’équipe du Laboratoire. Les trois thèmes traités seront :
– les outils : quels outils ont participé et participent aujourd’hui à la création de l’espace virtuel de la ville ? Nous explorerons dans un premier temps la généalogie des espaces virtuels individualisés au travers des outils contribuant à leur construction et à leur extension récente dont nous faisons l’hypothèse. Ce travail permettra de mettre en relief les ruptures et les continuités identifiables avant et après l’apparition du numérique. Il apportera également un éclairage sur l’intégration ou non de ces espaces virtuels à la juxtaposition de composantes de l’espace public que nous avons déjà évoqués. Au sein de l’entreprise partenaire, notre démarche sera plus empirique et nous tenterons, en étroite collaboration avec toute son équipe, d’expérimenter des prototypes prenant en compte les enseignements de nos travaux sur le terrain. À ce travail s’ajoutera celui de l’observation participante visant à mettre à jour les processus de création des outils au sein même de l’entreprise avec le souci constant du respect de la confidentialité de ses projets.
– les pratiques : quels liens tangibles peuvent être dégagés entre les pratiques de l’espace public et ses appropriations ? Les observations faites sur les terrains A nous permettrons d’analyser la mise en place de pratiques planifiées autour des outils développés pas l’entreprise partenaire. Ces observations donneront lieu à des synthèses directement exploitables par l’entreprise pour le développement et l’amélioration des outils qu’elle produit et met en œuvre. Les terrains B nous offrirons la possibilité d’observer les pratiques spontanées des espaces publics par leurs usagers, observations qui donneront elles aussi lieu à des synthèses et publications. De ces deux types d’observation, nous souhaitons tirer de meilleures définitions des limites entre spontanéité et planification des pratiques de la ville ainsi qu’une meilleure appréhension des articulations entre ces mêmes pratiques et ce que nous avons appelé des appropriations.
– les logiques : quelles logiques sous-tendent à l’acceptation et au respect des règles de l’espace public ? À partir des observations faites sur les deux types de terrains qui constitueront notre corpus, notre travail consistera à identifier les différentes formes d’interprétations des règles par leurs usagers pour les analyser. À l’instar de celles des pratiques, ces analyses donneront lieu à des synthèses directement exploitables par l’entreprise dans le but d’anticiper à la mise en place des règles autour de ses nouveaux projets. L’objectif épistémologique est de nommer est décrire les logiques de respect, contournement ou transgression des règles de l’espace public de la ville.
À travers ces trois thèmes, nous souhaitons dessiner une partie des contours changeants des espaces publics des villes et à leurs pratiques et appropriations par leurs usagers. Notre travail au sein de l’entreprise partenaire de cette recherche nous permettra de contribuer à l’élaboration des mécanismes et outils moteurs de ces modifications.

Bibliographie sélective :

AUGÉ Marc, 1992, « Non-lieux », Paris, Seuil, coll. La librairie du XXIe siècle, 150 p.

BAYARD Benjamin, 2010, « Qu’est-ce qu’Internet », Conférence à Science Po’, Association les libertés numériques, http://www.libertesnumeriques.net/evenements/bayart-internet-sciencespo consulté le 18 mai 2012

BIASE (de) Alessia , CORALLI Monica (dir.), 2009, « Espace en commun ; nouvelles formes de penser la ville », Paris, L’harmattan, coll. Villes et entreprises, 233 p.

BONNIN Philippe (dir.), à paraître, « Pour un vocabulaire de la spatialité japonaise », éditions du CNRS

BOULLIER Dominique, 1999, « L’urbanité numérique ; essai sur la troisième ville en 2100 », Paris, L’harmattan,

CASSILLI Antonio, 2010, « Les liaisons numériques ; vers une nouvelles sociabilité ? », Paris, Seuil, 331 p.

DAMON Julien, 2011, « Villes à vivre », Paris, Odile Jacob, 288 p.

_ (dir.), 2008, « Vivre en Ville : observatoire mondial des modes de vie urbain 2008-09», Paris, PUF, 304 p.

FLICHY Patrice, 1997, « Une histoire de la communication moderne », Paris, La découverte, 280 p.

FOUCAULT Michel, 2008, « Des espaces autres » conférence pour le Cercle d’études architecturale du 14 mars 1967, in « Dits et écrits II », Paris, Gallimard, coll. Quarto, 1736 p.

FRANCOIS Baptiste, 2011, sous la direction de Alessia de Biase, « Shinjuku No : Matérialisation, Perception et Application des règles de la gare de Shinjuku, Tokyo », Paris, Mémoire de master ; ENSAPB, 82 p., http://shinjukuno.wordpress.com, consulté le 18 mai 2012

JOSEPH Isaac, BOULLIER Dominique, GUILLEUDEUX Vincent et al., 1993, « Gare du Nord : mode d’emploi, programme de recherche concertées plan urbain_SNCF_RATP », Paris, Plan urbain/RATP/SNCF, 444 p.

GHORRA GOBIN Cynthia (dir.), 1994, « Penser la ville de demain, qu’est-ce qui institue la ville ? », Paris, L’harmattan, 266 p.

GOFFMAN Ervig, 1973 (1970), « La mise en scène de la vie quotidienne : 2. les relations en public », Paris, Les éditions de minuit, coll. Sens commun, 372 p.

HAMPTON Keneth N. (dir.), 2010 « The Social Life of Wireless Urban Spaces: Internet Use », Social Networks, and the Public Realm. Journal of Communication, http://www.mysocialnetwork.net/downloads/wifipublic-knh33-dist.pdf, consulté le 7 mai 2012

HOSSER Nicolas, MAGDALENA Jarvin (dir.), 2005, « « C’est ma ville! »: de l’appropriation et du détournement de l’espace public », Paris, L’harmattan, Coll. Dossier sciences humaines et sociales, 284 p.

HUGES Jonathan, SADLER Simon, 1999, « Non-Plan: Essays on freedom, participation and change in modern architecture and urbanism », Oxford, Architectural Press, 243 p.

HUGON Stéphane, 2012, « Circumnavigations : L’imaginaire du voyage dans l’expérience Internet », Paris, éditions du CNRS, 266 p.

ITÔ Mitsuko, OKABE Daisuke, MATSUDA Misa (dir.), 2004, « Personal, Portable, Pedestrian ; Mobile phones in japanese life », Cambridge, MIT press, 357 p.

KILANI Mondher, 2009 (1989), « Anthropologie ; du local au global », Paris, Armand Colin, 383 p.

LYNCH Kevin, 1999 (1960), « L’image de la Cité », Paris, Dunod, 222 p.

MATHIEN Michel (dir.), 2005, «  »La société de l’information » comme figure imposée : sur un usage particulier des mots en politique », Bruxelles, AUF/Bruylat/Unesco, 435 p.

MANGIN David, 2004, « La ville franchisée ; formes et structures de la ville contemporaine », Paris, éditions de la Villette, 398 p.

MITCHELL William J., 2004, « Me++: The Cyborg Self And The Networked City », Cambridge, The MIT press, 269 p.

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NOVA Nicolas, GIRARDIN Fabien, « Une ville invisible en cours de domestication » in Urbanisme n°376, Janvier-Février 2011, pp. 52-54

RENK Alain (dir.), 2002, « Construire la ville complexe », Paris, Jean Michel Place, coll. Urbanisme, 61 p.

RIVIERE D’ARC Hélène (dir.), 2001, « Nommer les nouveaux territoires urbains », Paris, Unesco/maison des sciences de l’homme, 272 p.

SHEPARD Mark, 2011. « Sentient City : Ubiquitous Computing, Architecture, and the Future of Urban Space », Cambridge, The MIT Press, 200p.

DE SOUZA E SILVA Adriana, FRITH Jordan, 2012. « Mobile Interfaces in Public Spaces: Locational Privacy, Control, and Urban Sociability ». Oxford, Routledge, 224 p.

SASSEN Saskia, 2002, « Global Networks, Linked Cities », Routledge, 300 p.

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WACHTER Serge, 2010, « La ville interactive ; l’architecture et l’urbanisme au risque du numérique et de l’écologie », Paris, L’harmattan, coll. Questions Contemporaines, 236 p.

YOO YongJin, 2011 « The city as a computing platform », TEDxPhilly lectures, http://www.urenio.org/2012/03/11/the-city-as-a-computing-platform/ consulté le 18 mai 2012

RdPRESSE REFLEXION § Préparer Europan 12 : « la ville Adaptable »

Cet article est une lecture critique et critiquable du pdf présentant le thème d’Europan 12 : « la ville adaptable » téléchargeable ICI

Le concept de « Ville Adaptable » articule morphologie et métabolisme des villes en appelant à intégrer la notion de temps dans les processus de transformation de ces dernières. Cela signifierait-il renouer avec le couple espace-temps que le rationalisme et les lumières ont dissocié et qui a été en partie restauré au début du XXe siècle ? Adaptable et résilient, le rappel de ces nécessités du projet urbain nous montre peut-être à quel point le terme de « projet » reste toujours associé à l’immuable, la séparation, la forme et autres blocages, cela malgré toutes les explorations et transformations qui sont le quotidien des villes. « Comment mettre du temps dans le projet urbain ? » Ma réponse : l’évolution dans le temps n’est-elle pas inhérente au projet urbain ?

Luc GWIAZDZINSKI, docteur en géographie et urbaniste, président du conseil d’administration du pOlau (Pôle des arts urbains), lauréat du palmarès des jeunes urbanistes 2010 (voir la page de présentation de l’équipe du pOlau) explicite quelques exemples d’achoppements pour l’aménagement et l’urbanisme, peut-être est-il intéressant de préciser ; aménagement et urbanisme institutionnels, puisque l’aspect politique est évoqué en fin de première partie de son article. Il définit trois caractéristiques des temporalités de la ville : l’étalement ou l’extension de nos périodes d’activités sur le temps de repos ; l’éclatement ou l’existence de plusieurs temporalités qui se superposent dans les mêmes espaces ; l’urgence ou la simultanéité et l’accélération qui président à l’organisation de notre temps. Les deux premières caractéristiques sont comparées à des logiques similaires ayant influencé la pensée sur l’espace mais étant aujourd’hui pour beaucoup considérées obsolètes ou à dépasser ; ainsi connaissons nous tous les critiques de l’étalement urbain (la ville diffuse ou la Broadacre city de Wright) et des quartiers monofonctionnels (le zoning ou la ville archipel de Koolhaas). Luc Gwiazdzinsky propose alors une autre terminologie pour la ville adaptable qui est la « ville malléable, » expression explicitement plus orientée vers la plasticité des usages des lieux de la ville ou leur ductilité, leur capacité à s’étendre et créer une continuité d’un usage à un autre à partir d’un même espace urbain. Ce concept s’appuie sur l’exemple de la Città Slow ou des événements ponctuels qui peuvent transformer la vision d’un lieu ou d’un territoire . Mais, pour rester pragmatique et Luc Gwiazdzinsky l’est, penser la polyvalence des espaces de la ville, l’alternance de leurs usages et la « co-conception » engendrent des contraintes et imposent notamment la création de règles (thème qui m’est cher) et celle d’outils de gestion adaptés. C’est ce terme de gestion (gérer, administrer, utiliser au mieux) qui me semble soulever le plus justement les problématiques de la « ville malléable » (on pense immédiatement au succès du vocable « gouvernance »). Repousser les limites n’implique en rien leur disparition mais bien une redéfinition. Pour prévoir de ne pas prévoir, ne faut-il pas définir et faire accepter par tous les limites liées à un lieu, un événement ou un usage en spécifiant les territoires de celles-ci (spatiaux, virtuels, temporels) ?

La Città Slow

La Città Slow, un modèle ? © cittaslow.org

Les articles suivants, écrits par des architectes ou des urbanistes, présentent un ou plusieurs projets ou recherches pouvant être associés à cette notion de ville adaptable :

Liza FIOR, architecte chez muf architecture/art impliqué dans la dynamisation et mise en valeur des sites délaissés ou mal considérés et depuis 2008 dans la réorientation des sites olympiques de Londres 2012, montre à quel point l’observation permet de faire naître des projets simples, appréciés de la population et ingénieux. les projets présentés, Making Space in Dalston et Barking Code, pourraient rappeler en un  sens celui de la place Léon Aucoc à Bordeaux par Lacaton et Vassal, un projet qui consistait simplement à entretenir le site, un projet sans projet, celui de la connaissance d’un lieu par les pratiques et les témoignages de ces usagers, celui de la reconnaissance de la ville telle qu’elle se crée et se vit : de son processus discursif d’évolution. Dans le cas de cette place, il ne manquait rien et cela a été reconnu par les architectes. Il est illusoire de penser un projet qui n’aurait pas de rapport avec le contexte dans lequel il doit s’insérer. En architecture, comme en urbanisme, il y a toujours quelque chose avant, c’est toujours bon de le rappeler. Liza Fior montre au travers du travail de son agence que l’existant est un champ des possibles parce qu’il offre à la fois une lecture spatiale, une lecture de l’usage et une lecture temporelle des lieux offerte par ses usagers. La création d’une cartographie des temporalités pour le projet de parc à Dalston (que nous aurions aimé voir reproduite), pratique courante en anthropologie de la ville pour donner une analyse fine des pratiques, est présentée ici dans un de ces usages concrets. L’adaptabilité de l’organisation sociale des lieux est également évoquée, avec une structure de gouvernance renouvelable tous les six mois, qui implique des débats et invite les populations à s’investir dans leur lieu de vie et de travail avec une évolution tangible des discours vers les actes. Ces projets montrent l’importance du temps de l’observation (qui n’est pas forcément exempt d’actions) ; dans le cas du projet Europan, ce sera un temps à prendre, un choix qui impliquera moins de temps pour le dessin et le rendu. N’est-ce pas intéressant de parler de ce temps là dans le cadre d’un concours pour en questionner la pratique ? (Digression, pourquoi le dôme de Bukminster Fuller [celui de 1967 pour l’expo de Montréal ?] illustre-t-il ce texte ?)

Les jardins et parcs existants à Dalston ©

Relevé systématique des jardins et parcs existants à Dalston ©muf Architecture/Art

Vesta NELE ZAREH, architecte et chercheuse au LIA (Laboratory for Integrative Architecture) de l’école polytechnique de Berlin et dans l’atelier d’architecture et d’urbanisme LIN (Finn Geipel), expose au travers de trois projets ce même thème de ville adaptable. En effet, que l’on parle de constructions éphémères (TEMPO), de restructuration, rénovation, réhabilitation d’anciens sites industriels (ATLAS ACTIF à Saint-Etienne) ou de la proposition pour le Grand Paris (Grand Paris, Métropole Douce), l’idée reste la même : créer un ou plusieurs espaces destinés à d’autres usages que ceux qui leur ont été assignés au départ ou auxquels ils sont soumis de fait, pour élargir le spectre d’activités des zones souvent monofonctionnelles. « Parsemer des confettis [sic] selon une stratégie concrète » rappelle à s’y méprendre l’acuponcture urbaine théorisée par Marco Cassagrande que j’ai déjà évoquée sur ce blog, avec des thèmes comme l’accessibilité ou la mise en valeur d’éléments naturels (ponctuels). L’objectif de ces recherches est de constituer « un catalogue pour la ville adaptable, » catalogue étant à comprendre dans son sens premier : une liste méthodique accompagnée d’explications. En effet, il ne s’agira pas de reproduire un modèle qui fonctionne ailleurs mais de comprendre pourquoi il a fonctionné en tel lieu pour que ce catalogue puisse être utilisé comme un outil de conception et de planification ; c’est en tous les cas ce que je souhaite. (Digression, pas de légende pour certaines images de projets qui ne sont pas ceux de LIN, les habitats temporaires de Shigeru Ban et à celle juste au dessus que je ne connais pas).

Croquis du plan de travail pour le Grand Paris

Croquis du plan de travail pour le Grand Paris ©LIN

Sebastià JORNET I FORNER, architecte et urbaniste à Jornet Llop Pastor Arquitectes  (associé à Carles Llopp i Torné et Joan Enric Pastor Fernández), professeur à l’université technique de Catalogne (UPC) et membre des commissions territoire et urbanisme de Catalogne et de Barcelone, présente le projet du quartier de la Mina à Barcelone pour lequel l’agence a reçu le prix national d’urbanisme en 2006. Le quartier était déconnecté du reste de la ville en bordure du plan imaginé par Ildefonso Cerdá en 1859. Une fois encore, les analyses sociales et anthropologiques, en parallèle d’études morphologiques et techniques, du site sont mises en avant. 7 indicateurs sont dégagés en terreau de projet et on trouve là des similitudes avec d’autres études dans d’autres quartiers défavorisés de part le monde : un territoire détaché du reste de la ville, une concentration de population défavorisée, une tendance à la fragmentation des espaces et des bâtiments parfois bien construits mais dégradés. L’objectif du projet est résumé dans cette phrase : « Aujourd’hui, la Mina a les mêmes droits et qualité d’urbanisation que l’on peut trouver au centre ville » : c’est aussi simple que cela. Les quartiers d’une même ville ne doivent-ils pas évoluer conjointement pour éviter de créer des ruptures au niveau de leurs jonctions ?

Plan masse et vue satellite du quartier de la Mina

Plan masse et vue satellite du quartier de la Mina ©Jornet Llop Pastor Arquitectes

Helmut RESCH est architecte et urbaniste responsable de la ville de Selb, une ville autrefois toute entière consacrée à l’industrie de la porcelaine. En 1970, Walter Gropius disait au sujet de son plan pour la ville : « Une ville est un organisme vivant, sujet à des transformations continuelles. » Il ne pouvait pas mieux dire, la ville a déclinée car son économie n’a pas pu s’adapter à la disparition de sa seule industrie. Helmut Resch, avant de décrire un projet, précise les stratégies mises en place pour que la population s’investisse dans les transformations de sa ville en donnant à cet investissement une application concrète directe : la réalisation du projet jugé le plus pertinent. Certains pans de la ville sont « abandonn[és] » au profit d’un plus grande densité qui permet d’y introduire la qualité nécessaire et financièrement viable. Ces processus s’accompagnant d’une démarche pédagogique, c’est encore une fois les liens qui sont tissés entre les habitants d’un lieu et ce lieu qui sont privilégiés. On découvre ici une ville qui est un lieu d’expérimentation non pas uniquement pour les architectes et les urbanistes, mais pour les habitants eux-mêmes en lien avec les premiers. Cependant, avant de s’extasier (en prenant le texte au mot et communication pour réalité), avant de penser appliquer cette politique n’importe où, il serait intéressant encore une fois de comprendre pourquoi certaines de ces initiatives fonctionnent dans ce cas précis : quels en sont les logiques, les moteurs, le contexte ?

Nouvel espace public de la ville de Selb

Nouvel espace public de la ville de Selb, par qui ? pour qui ?

Michel SIKORSKY, architecte chez Xaveer de Geyter Architects (XDGA), présente le projet du plateau de Saclay … et nous avons un peu l’impression d’être en contradiction avec les projets précédents. Michel Sokorsky parle de « parc à thème, » l’image parfaite d’un lieu vide d’atmosphère urbaine, de la répartition des activités basées sur la recherche ( une « ville science » mono-orientée ?) avec une vision largement influencée par l’obligation de performance face au classement de Shanghai (« les universités avec moins de fonds mais qui apporteraient [sic] tous les prix Nobel »), une urbanisation nouvelle pensée au format pointilliste avec les « lignes rouges à certains endroits que l’on ne franchit pas » (mais jusqu’à quand ?). Les termes de ville hybride sont lancés, mais ils semblent plus souligner la juxtaposition de cette ville-nouvelle avec des terrains agricoles qu’autre chose. Est-ce l’idée d’une constitution dans le temps de morceaux de ville autour d’une même avenue qui constitue l’intérêt de ce projet ? Ne serait-il pas plus intéressant de ne justement pas centraliser la ville autour de la recherche à tous prix pour laisser une place à de futures adaptations de celle-ci à ses usages réels, qui prendraient place dans le temps, plutôt qu’à ses futures fonctions supposées ? Ou alors, affirmer ce lieu comme un véritable campus vitrine comme peut l’être celui de l’EPFL ? Nous pouvons enfin imaginer les groupes de pression qui se sont constitués pour inciter les universités et les centres de recherche à s’installer sur ce site où il n’y a pour l’instant que des champs. Ce discours qui ne fait que nommer la mixité n’est-il pas un vœu pieu face à des enjeux qui dépassent largement ceux du bureau d’architecture et d’urbanisme ?

Urbanisation du plateau de Saclay

Plan masse d’urbanisation du plateau de Saclay ©XDGA

Il est clair, après lecture de ces articles et des expériences de ces différents projets, que le thème de la ville adaptable (qui devrait être un pléonasme aujourd’hui) implique précisément un ajustement au contexte, à l’environnement urbain, social, économique, politique etc. qui dans son ensemble (n’est-ce pas là le point clef ?) tient lieu de projet. Lorsque Luc Gwiazdzinsky écrit que « l’offre urbaine est de plus en plus statique et rigide » je comprends que les limites de projets que l’on sait aujourd’hui définir en France sont principalement contraintes par la cristallisation de la pensée autour des responsabilités de chacun face à l’imprévu. Cela implique nécessairement d’essayer de tout prévoir pour éviter que quelque chose ne soit reproché aux concepteurs, aux commanditaires, aux organisateurs, etc. Nous nous trouvons face à une forme de diplomatie spatiale et temporelle de l’offre urbaine : comme pour les questions diplomatiques, les transformations de la ville sont lentes et les erreurs et tâtonnements sont mal acceptés. Les lieux d’expérimentation sont considérés comme hors du giron de la ville parce qu’imprédictibles. Pour les intégrer, il faut réussir à prévoir ce qui va s’y passer ou tout au moins réussir à les circonscrire, les dé-limiter justement. Ainsi redeviendraient-ils un lieu urbain un « lieu de maximisation des interactions » ? Un des enjeux des projets urbains à venir n’est-il pas celui de l’émancipation face à la forme de prédiction que nous connaissons ?

En écrivant ce texte, j’ai pensé à :

  • Au sujet des transformations de l’expérience du territoire, exemple de la nuit blanche de 2009 organisée par les 2 commissaires du Mac/Val, Alexia Fabre et Franck Lamy, et liant par des parcours artistiques le Val-de-Marne à Paris intra-muros ; l’Art dans les Chapelles dans le Morbihan et Estuaire entre Nantes et Saint-Nazaire qui instaurent un nécessaire dialogue entre les communes pour penser la collaboration au profit de parcours du territoire sans buter sur des limites fictionnelles ; journées du patrimoine et folle journée qui sont maintenant développées à l’international etc.
  • Au sujet des concours, le chapitre « Des mots aux choses ou vers une architecture de la communication » in RODIONOFF Anolga, 2012, « Les territoires saisis par le virtuel« , Rennes, PUR, pp. 45-76

REFLEXION § Construire la ville ensemble ? #inriality

Cet article a été écrit pour le lancement du site inriality ; le lire sur cette plateforme ICI

Construire la ville ensemble ?

Urbanisme/Architecture : quelques enjeux de la RA

La réalité augmentée (RA) appliquée aux domaines de l’urbanisme et de l’architecture permettrait-elle aux citoyens de critiquer, comparer ou modifier des projets affectant leur espace de vie, d’en proposer des alternatives ou encore de présenter leurs propres projets ? J’esquisserai ici quelques-uns des enjeux de cet outil. Dans un avenir proche, le projet d’un bâtiment ou d’un aménagement public pourrait être visualisé, voir escamoté par un projet concurrent, dans son contexte et dans les conditions du réel par les usagers d’un lieu. Eduquer à lire des images toujours plus denses et complexes pour savoir les décrypter, ne serait-ce pas là la première condition à remplir par notre société pour engager des dialogues autour de ces images ? Les débats autour des représentations d’une architecture spectacle ne seraient-ils pas amenés à se poursuivre autour de rendus 3D en RA toujours plus réalistes ?

Rapidement évoqué, cet enjeu autour de l’image ne peut être éludé. Cependant, en urbanisme et architecture, mon hypothèse est de considérer que les enjeux principaux de la RA s’articulent autour de trois notions spécifiques à ce medium dans leur association : la participation, la coproduction des données et la superposition d’un ou plusieurs espaces abstraits à l’espace public.
Aujourd’hui, l’espace public de la ville peut être considéré comme l’espace à l’usage de tous. Si une partie de ce dernier est rendu accessible par l’utilisation d’un appareil numérique mobile, pourrions-nous toujours parler d’espace public ou d’une superposition d’espaces potentiellement en commun ? Quelles seraient les synergies à privilégier pour la création et la coordination de ce ou ces espaces et quelle serait la place des ateliers d’urbanisme et d’architecture en leur sein ?
Construire dans une ville nécessite la prise en compte d’une quantité de données chaque jour plus importante. A celles produites actuellement s’ajouteraient celles agrégées par des outils de RA : informations produites à la fois par les maîtres d’œuvre, les maîtres d’ouvrage, les politiques et les citoyens. Entrecroisant différents niveaux de lecture, quels seraient les outils d’analyse de ces données à développer pour en tirer parti ? Dans quels cadres pourraient-elles être exploitées par des ateliers d’urbanisme et d’architecture ?
Les réseaux d’internet ont rapidement donné à certaines initiatives citoyennes de transformation de l’espace urbain une ampleur internationale. En complément de cette visibilité, la RA semblerait pertinente à une échelle locale en rendant disponibles des données topiques en tout point de l’espace public. Celles-ci pourraient-elles mettre en valeur l’action citoyenne dans l’aménagement de son cadre de vie ? Pour engager la collaboration de tous, comment s’articulerait la RA aux autres dispositifs de médiation?

Ces enjeux nous permettent d’entrevoir dans la RA un outil de réalisation de certains des nouveaux principes de l’urbanisme définis par François Ascher : urbanisme de dispositifs, réflexif, précautionneux, concourant, négocié… Elle n’en devient pas pour autant la condition nécessaire ou suffisante, plutôt une occasion de penser les pratiques de notre métier et celles de la démocratie.

Pour aller plus loin :

  • La vision de Matsuda Keiichi, « Augmented city, » vidéo en 3D (lunettes rouge et bleue) sur son site personnel, explicite par l’image ce que pourrait être une ville augmentée, rêvée ou cauchemardée.
  • Le Projet « RealEyes » : un système qui permettrait de visualiser des maquettes numériques 3D, par un groupe d’étudiant de l’Epitech (2012).
  • Exemples d’initiatives citoyennes de transformations de l’espace public qui ont pris une ampleur internationale par l’intermédiaire du web : betterblock.org, guerrillagardening.org et parkingday.fr.

Quelques articles en ligne :

  • Les dix règles de Matsuda Keiichi pour une « Cité des cyborgs [en] » (2010) sur le blog Quiet Babylon ; ou la vision d’un designer-architecte-réalisateur sur l’homme de demain et sur ses besoins.
  • DENIS Jérôme, 2012, « La ville numérique : quels impact pour les citadins », sur le blog du RSLN ; explique les trois tendances qu’il a identifiées dans l’évolution des pratiques de la ville : la participation, la coproduction et la réflexibilité.
  • KAPLAN Daniel, 2008, « Ville 2.0 : la ville complexe … et familière », sur le site internet actu ; montre l’évolution de la complexité des villes et l’articule à leurs pratiques.

Un dossier :

Ouvrages :

RdPRESSE § Le Pari et Télérama

header du site http://www.mon-grandparis.fr

Bannière du site officiel du grand Paris

La ville de Paris et ses alentours associés au mot « grand » passent cette fois à la moulinette d’un dossier édité par Télérama. La presse non spécialisée est celle dont le public est le plus large et Télérama consacre régulièrement des dossiers aux questions urbaines.

illustration du schéma

Schéma directeur d’aménagement et d’urbanisme de la région Île-de-France, 1976

Le premier article de Luc Le Chatelier, journaliste du magazine, nous rappelle les débuts de ce qui aurait pu, devra, devrait ou pourrait être (on ne sait plus) le Grand Pari(s) de l’Agglomération Parisienne. Projet dont on a eu tôt fait d’oublier le nom au profit d’un « Grand Paris » plus médiatique (GPAP, c’était un joli sigle de plus pourtant).
Est d’abord cité Nicolas Sarkozy qui aurait eu l’audace d’un Napoléon III. Un nom qui sonne en effet mieux que ceux, par exemple, des illustres inconnus (ou presque) Henri Prost et Raoul Dautry, ce qui nous aurait moins prosaïquement ramené en 1934, ou celui de Pierre Sudreau en 1961 dont les projets ont débouché en 1965 sur le Schéma directeur d’aménagement et d’urbanisme de la région de Paris (résumé de l’ouvrage éponyme disponible ici) pour une population de 14 millions d’habitants. On pourrait continuer avec, par exemple, l’évolution de ce schéma en 1976 sous l’égide du (accrochez-vous) SDAURIF qui intéressera les plus curieux (cliquez sur l’image ci-dessus). Le bref historique omet de préciser que Paris Métropole, cité dans le développement de l’article et dont les débuts (un peu flous) sous ce nom se veulent antérieurs au discours du 20 juin 2007 sur le Grand Pari(s), était le grand projet concurrent. Les rapports de forces que traduisent ces deux expressions, désignant globalement la même chose, sont évoqués entre les lignes et un peu plus loin, par deux noms : « le Grand-Huit » et « Arc Express. » Le « délire » au singulier de Roland Castro et les « plans sur la comète » d’Antoine Grumbach sont aussi épinglés par cette introduction courte donc, forcément(?), partielle. La suite de l’article soulève quelques enjeux et problématiques d’un Paris plus grand que celui délimité par le périphérique, peu importe le nom qu’on lui donne.
Ce sont les mots d’Alain Bourdin, sociologue et urbaniste, et une comparaison avec le Grand Londres qui nous permettent de comprendre que le Grand Pari(s) est avant tout un projet international. Paris doit rester une place qui compte dans le monde des mégalopoles internationales, alors, comme le dit la première de couverture avec un ton léger, « faut grandir ! » Tout le problème étant de décider ce que grandir veut dire. Visiblement, pour Luc le Chatelier, construire (pour l’instant projeter) un réseau de transport est un peu trop terre-à-terre. Les jolis dessins de la ville de demain étaient trop air-à-air… et on ne sait plus sur quel pied danser (Proposons donc de lire une étude prospective de l’insertion urbaine du périphérique de Paris : No Limit, éd. du pavillon de l’arsenal, 2008). Alors que la toponymie a été, elle aussi, évoquée, c’est l’enjeu de la « gouvernance du Grand Paris » (21100 résultats sur google pour cette expression exacte) qui pointe à nouveau le bout de son nez. Luc Le Chatelier constate alors, comme toujours mais il est très important de le répéter, que personne (ou presque) à l’intérieur du « Petit Paris » ne veut jouer le jeu du « Grand ».

Suite à cette remarque pertinente, l’article suivant, même s’il nous parle d’un  » passeur » qui fait « le lien entre le centre et sa banlieue, » nous gêne peut-être parce qu’il nous décrit surtout le 19ème arrondissement et le « petit Paris ». Ce rap qui aurait acquis ses lettres de noblesses en entrant dans Paris. Que dire alors de l’encadré « made in Paris » : il nous assène que la FIAC avait eu des « années d’errements Porte de Versailles » avant d’être « rapatriée au Grand Palais » ; « Ouf ! » nous ajoute-t-on. La FIAC en bordure de Paris, pourquoi pas en dehors ! Alors on s’éloigne en pensant : « Paris est d’abord la capitale de la mode et des arts et ce qui fait son intérêt, c’est la densité. Si on éparpille, on perdra cette densité. Mais si on laisse faire, exclu-t-on ? Et si on pensait superposition plutôt que contiguïté ? Attractivité plutôt que monopole ?  » Et on tourne la page.

Vincent Remy recueille les propos de Éric Hazan qui nous dit que Paris intra-muros n’est plus aussi populaire qu’avant, sauf une « part de brie, » celle des 18-19 et 20ème arrondissement … et un peu le 13ème aussi. Il y a aussi peut-être un bout du 17ème et une lichette du 14ème, et puis le long des voies de la gare Montparnasse dans le 15ème probablement. Bref, le constat est là : avant, les quartiers populaires étaient dans le centre, maintenant, ils sont repoussés à l’extérieur. Ce qui nous intéresse le plus est peut-être la rapide description des actions à engager :

« Je crois pour ne pas être nocif qu’il ne faut pas être conceptuel mais humble. Prendre par exemple le métro pour Gennevilliers, sortir aux Courtilles, constater que cette place triangulaire, ça ne peut pas rester. Marcher dix minutes et tomber sur des endroits pas mal du tout, des quartiers populaires qui n’ont pas été massacrés. Faire un état des lieux précis avec les habitants ; ici, il manque une crèche ; là, on démolit cette verrue ; ici, on pourrait faire un petit jardin. S’interroger avec les habitants ; que faire, ne pas faire ? » (p.40)

Et que lit-on entre les lignes finalement ? Une description de ce que peut-être l’acuponcture urbaine théorisée par Marco Cassagrande, développée à Taïwan, et l’implication de la population dans l’aménagement de son cadre de vie (pour les japonisants, ce que peut faire Studio L à Osaka). On en trouve un exemple à Belleville justement, à l’intersection de la rue Buisson Saint-Louis et Rue Saint Maur : le projet da(ta)place qui investit l’espace public, une place qui n’a pas de nom mais qui se construit socialement ; la place de la rue. Sautons le périphérique (c’est nous qui le disons) et hop, voyons le germoir à Bezons dans le Val d’Oise …
Après cette lecture, on peut supposer qu’Éric Hazan, lorsqu’il va manger un croque-monsieur à Belleville, va faire un petit tour du côté de l’excellente librairie « Le Genre Urbain, » non ?

Évoqué par « made in Paris », c’est l’Autolib’, système grâce auquel il est possible de circuler « dans toute l’île de France » ; enfin presque, mais c’est en développement et les débuts semblent prometteurs. On rêve, et on attend.

« Si ça continue, il faut que ça cesse » p.42

Il l’a écrit mais c’est comme s’il l’avait entendu, Nicolas Delesalle, reporter (n’appréciant pas twitter ni facebook) de Télérama, donne la parole aux usagers, à certains membres du personnel du RER B et à Jean-Pierre Orfeuil qui n’est pas sociologue comme il est dit (à moins qu’il soit question d’un homonyme) mais ingénieur statisticien, professeur à l’Institut d’Urbanisme de Paris. L’article rappelle une série de posts de Pascale Kremer sur le blog « Sceaux : au pied du château. » Et cela aurait pu en rappeler d’autres plus anciens ou à venir. N’en déplaise au reporter, essayez de taper #RERB sur twitter : Nihil novi sub sole. Donner un petit coup de jeune aux rails ? … mais ne nous a-t-on pas dit plus tôt dans le dossier que les rails, c’est terre-à-terre. Je vous taquine bien sûr. Tout le monde est d’accord, sauf la SNCF et la RATP dont la guerre de sécession dure toujours.

Pour les questions liées à « la parisienne », je laisse le soin au blog de Scott Schuman de parler à ma place : http://www.thesartorialist.com/
Page 50, « made in Paris » reste à Paris. Remarquez, finalement c’est logique.

la carte des cinémas fournie par allociné

Les cinémas recencés par Allociné autour du nouveau « étoile Lilas » (en rouge)

L’article »Paris-Banlieue : un fauteuil pour deux ? » est illustré par les photos de l’excellent Cédric Delsaux que l’on a pu voir à la Gacilly cet été. C’est Mathilde Blottière, critique cinéma pour le magazine, qui l’écrit et on est sidéré. La carte fournie par Allociné qui recense tous les cinémas autour du complexe nous permet d’un peu relativiser tout en constatant que ce projet répond bien plus à un vide parisien dans le 19ème arrondissement qu’autour des Lilas. On comprend les mots de Frédéric Borgia, président de Cinémas 93 :

« Le département est déjà cerné par les multiplexes, à Rosny-sous-Bois, Saint-Denis, Epinay-sur-Seine et Noisy-le-Grand, qui réalisent à eux quatre près de 80% des entrées. On nous en annonce deux autres, à Aulnay-sous-Bois et Tremblay-en-France. Ajoutez-y, côté Paris, l’arrivée des deux complexes et vous aurez des morts. Ce sont nos écrans qui vont prendre » p. 53

Quand Paris arrête de « tourner le dos » cela ne veut pas dire qu’il regarde. On feuillète quelques pages en arrière : « ah, ça y est, page 40, c’est bien Eric Hazan qui parlait déjà de ce même projet en des termes peu flatteurs. » Ce complexe ferait-il partie de ces gros pâtés qui se prétendent urbains mais qui soulignent par leur implantation même la cassure qui perdure ? Le « petit Paris » remonterait-il des murs en prétendant s’ouvrir ? Après lecture dans l’article suivant des propos de Patrick Modiano, une description sensible de quartiers qui lui appartiennent un peu par la force des souvenirs qu’il y attache, on peut comprendre que la construction, parfois, d’un quartier neutre (des rues, des parcs, des magasins, des immeubles, des équipements de quartier …) au-dessus du périphérique permettrait peut-être aux artistes, cinéastes, écrivains et autres passants anonymes, considérables ou non, de les envelopper d’un halo de « mystère, » de les transformer en un morceau du « Grand Paris » sans en faire toute une histoire. Pour simplement permettre à chacun de s’approprier la ville qui arrive.

Nicolas Delesalle à tendance à voir des sociologues partout, peut-être pour donner du crédit à certains propos qui n’ont pas forcément besoin de cet artifice mais qui n’ont pas non plus la nécessaire (parfois relative) objectivité scientifique. Richard Beraha dont les propos sont repris dans l’article, a notamment piloté l’équipe de recherche qui associait feu l’association HuiJi (dont il était président) avec plusieurs laboratoires de recherche, pour la rédaction de l’ouvrage « La Chine à Paris » mais n’est pas sociologue (La correction est d’ailleurs faite sur le site de l’ouvrage). L’article nous décrit la diaspora chinoise du WenZhou par l’intermédiaire de certains de ses représentants : chef d’entreprise qui a réussit, médiatrice socioculturelle, immigrée récente vivant dans la clandestinité, chargée de mission par la mairie impliquée dans les échanges franco-chinois … Le dernier coup d’œil est donné en direction des États-Unis d’Amérique : à l’image de la réussite de Steven Chu, la responsabilité des jeunes chinois serait de faire le relais « entre les deux communautés » (lesquelles ?) nous dit Sasha Lin. Peut-être la notion de « passeur » évoquée par Richard Beraha est-elle moins contraignante ? Les photographies de l’article sont de Camille Millerand.

Et voilà, c’était le « Paris XXL » de Télérama ; un peu flou. C’est peut-être ça aussi la ville : des sujets, des parcours, des passions, des coups de gueules, des souvenirs, des petits mensonges qui s’enchevêtrent sur un même territoire. Un des messages de ce dossier n’est-il pas celui que donne Julien Meyrignac, fondateur de Citadia,  dans son intervention « la ville et le territoire : un désir de reconquête ? », d’une ville « lieu de confrontation et d’adaptation » pensée comme génératrice « d’une pulsion de vie donc [de] progrès » et non comme « un risque à ne pas prendre » ?

Nota Bene : Les architectes remarqueront en feuilletant simplement les pages du dossier que le parasol métropolitain de Jurgen Mayer à Séville fait le bonheur des publicitaires …

REFLEXION § Les manifestes de réappropriation

Hier, en intégrant au post précédent la revendication d’une ré-appropriation de l’espace public par Cyklop au travers de ses interventions, je me suis demandé quelles étaient les revendications (ou si des manifestes existent) des autres groupes ou artistes qui investissent plus ou moins légalement l’espace public. Quelques questions :

  • Est-il possible de trouver des invariants, des convergences ou divergences dans les textes qui existent ?
  • Quels sont les discours tenus sur les règles (mon thème de recherche) ?
  • Si l’on considère le terme règle comme la triade ; loi, règlement, bonnes manières (ce que fais Erving Goffman lorsqu’il différencie deux systèmes principaux de référence : les « règlements » et la « pression sociale. » Il subdivise ensuite le premier en deux parties : « la loi, le règlement du comportement qui s’appuie sur le pouvoir et l’autorité de l’Etat, et les règles, normes imposées par un agent autorisé, mais dont l’autorité provient d’une organisation moins globale que l’Etat. » (1973 : 102). Loi, Règles et Pression Sociale, une autre manière de définir cette triade), à quelle partie de cette triade font référence les critiques de la Règle enfreinte si cette idée est abordée dans ces textes ?
  • Je voyais apparaître une première grille de lecture a priori : 1 appropriation (réponse à l’uniformisation de la ville) / 2 dégradation ( revendiquée dans des cas radicaux [genre Kidult] mais peu évoquée en général [bien qu’elle pose question dans certains cas il me semble[) / 3 donner à voir (utilisée par les personnes ou groupe persuadé de faire quelque chose pour le bien de tous) Quelle est la limite entre ces trois formes d’actions ?

Il me semble intéressant de questionner l’influence du réseau et du partage dans le cadre d’actions qui n’auraient en général pas eu d’autres spectateurs que les habitants ou passants du lieu concerné par lesdites actions (excepté par l’intervention de la presse). Revendiquer (ou ne pas revendiquer) sur une page internet son action, concrète ou non, est une manière de formaliser (le mot est amusant) l’interaction entre la ville et le réseau. Ces connexions, nombreuses et variées, peuvent être faites depuis le développement du web 2.0 par n’importe qui, connu ou inconnu (On constate d’ailleurs que beaucoup des pages internets d’acteurs du street art sont sur des plate-forme gratuites de blog). Ces sites, blogs et autres pages facebook  transforment sur la toile la ville en son image (réunies par exemple sur googlestreet map pour donner l’impression de parcourir la ville, la boucle est bouclée).

Ci-dessous, j’ai recherché des textes (quand il y en a et qu’ils sont dans une langue que je peux comprendre)  qui expliquent certaines actions engagées. Cela pour tenter d’avoir un premier aperçu des tendances qu’on peut dégager sans aucune prétention d’exhaustivité :

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Faire prendre conscience

  • CitID is an ambitious project aiming to gain global consciousness by giving a (type)face to every city worldwide
  • RaspouTeam souhaite inscrire l’histoire de la ville dans la ville
  • Give a Minute is a new kind of public dialogue. It only takes a minute to think about improving your city, but your ideas can make a world of difference. « Give a Minute » is an opportunity for you to think out loud

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Dénoncer par l’action:

  • « La guérilla jardinière défend le droit à la terre et la réforme agraire. C’est une fronde qui remet en question le régime foncier et interpelle les pouvoirs publics sur l’utilisation de ces terres en friche. Dans certains cas, c’est un pied de nez au « tout béton » de nos villes, dans d’autres une revendication pour des cultures vivrières, comme le Mouvement des sans-terre au Brésil.  Parfois, cela débouche aussi sur des jardins partagés ou communautaires. » Ou chacun définit ce qu’il fait, définit les règles qu’il enfreint ou qu’il pense enfreindre et s’approprie autant l’espace public que l’idée de l’action qu’il réalise.
  • MobMov un « guerilla drive-in » qui utilise le terme « manifesto » sans véritablement en proposer un
  • « Sound Tossing is a resistance movement. It is aimed a countering the dominance of acoustic advertising and new sound security tools intended to prevent young people from congregating in specific areas such as in public places and outside shops. Sound Tossing is instead a subtle sound intervention. It impacts and alters the normal course of urban life while encouraging discussion of topics such as acoustic overstimulation and public well-being. Moreover, Sound Tossing increases public awareness of the acoustic environment. »
  • street artist, urban explorer, poet, lyricist, activist and so on.
  • « A Dead Drop is a naked piece of passively powered Universal Serial Bus technology embedded into the city, the only true public space. In an era of growing clouds and fancy new devices without access to local files we need to rethink the freedom and distribution of data.« 
  • The blind « il cherche à sortir le braille de son format et de sa forme classique »
  • Cyklop « Il établit son territoire au coeur de la ville et entre en dialogue avec les passants, son oeil scrute et interpelle le regard. Il redonne à la ville sa dimension humaine et y apporte une touche sensible et surprenante. En marge des panneaux de signalétique ou de publicité dont la ville est saturée, il s’inscritdans l’espace public de manière originale, gratuite et universelle en s’offrant au regard de chacun. »

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S’installer dans les règles ou à leurs limites et améliorer

  • Le projet mobîlot de les agences comceci et 11h45 « l’installation sur la voie publique est très courte. La desinstallation peut être effectuée tout aussi facilement, et réinstallé ailleurs. »
  • « Candy Chang is an artist, designer, and urban planner who explores making cities more comfortable and contemplative places. She believes in the potential of introspection and collective wisdom in public space to improve our communities and our personal well-being.« 
  • Astro et Kanos : « Réaliser des graphs n’importe où sans dégrader »
  • The “Better Blockproject is a demonstration tool that acts as a living charrette so that communities can actively engage in the buildout process and provide feedback in real time.
  • My society « Everything we do aims to help people become more powerful in the civic and/or democratic parts of their lives. »

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Expériences

  • Stephard Feirey décrit son travail pour Andre the giant comme une expérience en phénoménologie : «  The Andre the Giant sticker campaign can be explained as an experiment in Phenomenology. Heidegger describes Phenomenology as « the process of letting things manifest themselves. » Phenomenology attempts to enable people to see clearly something that is right before their eyes but obscured; things that are so taken for granted that they are muted by abstract observation.The first aim of Phenomenology is to reawaken a sense of wonder about one’s environment. »  » Many stickers have been peeled down by people who were annoyed by the sticker which they consider an eyesore and an act of petty vandalism, which is ironic considering the number of commercial graphic images everyone in American society is assaulted by daily » « The Andre sticker seems mostly to be embraced by those who are, or at least want to seem to be rebellious. »  « In the name of fun and observation, the experiment continues…« 
  • Space invader « Le geste en lui même est déjà politique puisque j’interviens dans 99% des cas sans autorisation. Pour le reste, je suis plutôt dans l’expérimentation que dans la contestation, et puis il y a évidemment une dimension ludique dans ce projet, car j’ai finalement passé ces huit dernières années à voyager de villes en villes avec, comme principal objectif, celui de remporter un score maximum. »
  • Ernest pignon-Ernest  » …au début il y a un lieu, un lieu de vie sur lequel je souhaite travailler. J’essaie d’en comprendre, d’en saisir à la fois tout ce qui s’y voit : l’espace, la lumière, les couleurs… et, dans le même mouvement ce qui ne se voit pas, ne se voit plus : l’histoire, les souvenirs enfouis, la charge symbolique… Dans ce lieu réel saisi ainsi dans sa complexité, je viens inscrire un élément de fiction, une image (le plus souvent d’un corps à l’échelle 1).
    Cette insertion vise à la fois à faire du lieu un espace plastique et à en travailler la mémoire, en révéler, perturber, exacerber la symbolique… »

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Aucune revendication affichée

  • « Oakoak est un artiste français aimant s’amuser dans la rue »